Assis sur une chaise dans une grande pièce ensoleillée, les traits émaciés de son visage masqués par la longue chevelure couleur châtain qui lui tombait devant les yeux, un homme regardait rêveusement par les grandes fenêtres parcourant toute la salle, ses doigts jouant nerveusement sur la table. Le claquement de ses longs ongles contre le métal de la table émettait un bruit prodigieusement agaçant.
Mais il n'y avait personne ici pour lui reprocher ce tic nerveux.
Dehors, il faisait grand soleil. Les rayons généreux dispensaient leur lumière dans la salle d'attente sobrement peinte en blanc.
Ils auraient au moins pu faire un effort niveau décoration... Pensa l'homme en promenant son regard autour de lui.
Cette pièce, il la connaissait par coeur. Les yeux fermés, il pouvait la reconstituer sans erreur. Les fenêtres s'étalant du sol au plafond, les cinq ou six tables disposées de ci de là à une distance respectable les unes des autres, la porte peinte d'un gris rappelant désagréablement les murs d'une prison, mais surtout ce papier peint blanc insupportable, d'une blancheur telle qu'elle en paraissait irréelle. Les jours de grand soleil, il était difficile de conserver les yeux rivés sur les murs à cause du réfléchissement trop important des rayons du soleil sur le papier peint.
L'homme assis à la table en savait quelque chose...
Déjà un an qu'il se trouvait ici. Un an de solitude, de travail sur lui-même, de douleurs et d'échecs. Une année entre parenthèses, où il avait vu les médecins et diététiciens plus souvent que ses amis ou sa famille, dont les visites s'espacaient inévitablement. Une année à ne savoir que faire de lui-même. Allongé sur son lit, les yeux ouverts sur un monde qui n'existait que dans son esprit, il pensait à autre chose qu'à cette bâtisse soit disant accueillante mais qui pour lui avait revêtu des habits bien sombres.
La porte s'ouvrit soudainement sur une silhouette bien connue. Immédiatement, l'homme se leva, un sourire un peu forcé aux lèvres. Comment aurait-il pu en être autrement? Au début, il parvenait à être sincère. Il était alors réellement heureux de se ressourcer dans cet établissement où on lui réapprenait à son rythme à vivre d'une façon à peu près normale... Ou en tous cas, on lui enseignait ce qui, pour les autres, représentait la normalité.
Il avait cru, alors, que la vie serait plus facile ensuite. Que ses problèmes se régleraient d'un coup de baguette magique. Qu'il sortirait de là si rapidement qu'il ne verrait pas le temps passer.
Mais les semaines s'étaient écoulées... Suivies de bien longs mois.
Ses illusions et sa combativité s'éteignaient de jour et en jour, et il craignait fort de n'avoir à quitter l'établissement sans que son état se soit amélioré d'un iota.
Il se cramponnait à sa chaise. Impossible de faire totalement confiance à ses jambes grêles, il craignait de vaciller sur place et ne voulait surtout pas offrir une telle image à son meilleur ami.
Alors il accrocha un sourire imbécile sur ses lèvres, et le regarda avancer sans esquisser un geste.
-Salut Shinya. Tu as l'air d'aller bien, le salua son ami en penchant la tête sur le côté.
-Merci.
Shinya savait bien que c'était faux. Kaoru cherchait toujours à lui faire plaisir, à encourager ses progrès par des paroles réconfortantes. Et lui jouait son jeu en acceptant ses compliments.
Mais l'un comme l'autre, ils savaient très bien que cet échange d'amabilités n'était qu'une vaste comédie.
-Alors? Quoi de neuf chez toi?
Ils s'assirent de chaque côté de la petite table de mélamine blanche, Shinya plus lentement que Kaoru. Il croisa ses longs doigts mortellement fins sur la table, et leva les yeux vers lui en souriant, attendant la réponse à sa question.
-Pas grand chose. Boulot, boulot, boulot! Répondit Kaoru en hochant les épaules.
Ses cheveux bruns coupés courts voletaient doucement autour de son visage à chaque fois qu'il secouait la tête. Fasciné, Shinya observa les reflets plus clairs qui couraient le long de quelques mèches, encouragés par les rayons d'un soleil décidément bien généreux pour une fin de mois de mars.
-Vraiment? La dernière fois, tu m'avais dit que tu cherchais encore une place.
-Ah bon?
Kaoru haussa les sourcils, étonné. Shinya sourit mais ne fit pas de commentaires. Il devinait très bien la pensée qui venait de traverser l'esprit de son meilleur ami, il pouvait lire en lui comme dans un livre ouvert.
Je ne suis pas venu depuis si longtemps que ça? Et oui, Kaoru. Presque deux mois.
-J'ai trouvé depuis, ajouta le brun.
-Et tu fais quoi?
-Je m'occupe des relations publiques d'une maison de disque qui vient juste d'ouvrir. C'est épuisant, mais passionnant!
Shinya l'enviait tellement fort qu'il en tremblait presque. Ce devait être tellement plus facile d'avoir une raison de se lever le matin... Un travail, une vie sociale, pas de soucis tels que les siens... Il aurait tout donné pour être à sa place en cet instant précis.
Il ferait quelques pas dehors, s'émerveillerait de la force de ses muscles, courrait sur un chemin terreux et partirait loin, très loin d'ici, sans se retourner. La vie coulerait dans ses veines si naturellement qu'il n'aurait pas besoin de thérapie pour s'en rendre compte...
Déjà, il voulait se retrouver seul. Il n'avait plus envie de parler avec Kaoru. Cette conversation le fatiguait d'ores et déjà, il ne se sentait pas capable d'évoquer avec lui les obstacles qu'il rencontrait tous les jours, les détails de son traitement, ou quoi que ce soit d'autre.
De toutes ses maigres forces, il n'aspirait plus qu'à dormir.
Longtemps.
Mais Kaoru avait fait l'effort de venir le voir... Combien de personnes de son entourage prenaient encore cette peine? Ses amis les plus proches avaient fini par cesser de lui rendre visite, déclarant que le contexte était trop déprimant. Ils étaient retournés à leur vie normale, et l'avaient oublié.
Shinya croupissait ici, seul et malade, et savait qu'il ne pouvait compter sur l'aide de personne pour s'en sortir.
-C'est bien, put-il seulement déclarer en réponse à Kaoru.
-Peut-être qu'un jour, je prendrais du galon et je finirais directeur de la boîte!
-Qui sait, sourit Shinya.
Il n'était pas doué pour les relations, amicales ou autres.
La conversation continua. Hachée, malhabile. Comme s'ils étaient des inconnus. Peut-être était-ce le cas, au fond.
Impossible de se vanter de connaître quelqu'un par coeur. Les gens changent toujours. Ils évoluent au fur et à mesure de leurs expériences.
Assis sur sa chaise, le coeur vide et la tête lourde, Shinya se rendit soudain compte du fossé qui le séparait de son ancienne vie.
Son estomac se noua, et un vertige l'obligea à fermer brièvement les yeux.
Quand il les rouvrit, Kaoru ne s'était rendu compte de rien et continuait de lui parler de leurs amis communs.
~[Hotaru no haka]~
~[Hotaru no haka]~
La plupart des couloirs de l'établissement dégageaient une odeur douce, mélange entre les produits de nettoyage parfumés au citron ou à la lavande, et l'inévitable odeur d'antiseptique utilisé pour aseptiser certains des appareils médicaux qui reposaient dans les chambres aux portes entrouvertes. Mais la chose étrange avec le couloir que parcourait Shinya d'un pas égal était qu'il ne sentait absolument rien.
C'était comme marcher au beau milieu d'un environnement neutre. Un couloir de rêve. Pas d'odeur, pas de sons, hormis celui des portes qui s'ouvrait de temps à autre, et le claquement des talons de quelques infirmières sur le carrelage.
Shinya se faisait l'impression de marcher sur un nuage. Le couloir était long et parfaitement blanc, si ce n'était l'ombre de gris aposée au bas des murs. Il avançait lentement, sans se presser. Il aimait ce couloir. Il pouvait se figurer qu'il allait durer tout une éternité.
Mais évidemment, il atteignit rapidement la porte qu'il ne voulait pas voir. Il la poussa avec un soupir, et s'assit sur une banquette vide sans un regard aux autres patients installés dans leurs fauteils de rotin, un magazine à la main.
Shinya ne prit même pas la peine de regarder parmi ceux qu'il restait sur la table basse. Cela faisait trop longtemps qu'il se trouvait ici pour avoir encore besoin de maintenir l'illusion qu'il comprenait et s'intéressait au monde de dehors.
Tout ce qu'il connaissait et ce qui lui importait, c'était la date à laquelle il pourrait sortir d'ici.
La clinique était bien sûr libre; le personnel ne retenait pas les patients contre leur gré; mais Shinya savait trop bien ce à quoi il s'exposait en sortant sans être guéri pour oser demander de lui-même à partir d'ici.
Ses souvenirs lui percèrent le coeur avec une acuité telle qu'ils lui coupèrent le souffle quelques instants.
Un éclair de lumière devant ses yeux... Un mur qui se voile...
Il papillonna des paupières pour chasser rapidement cette vision d'horreur. Il voulait oublier ça. Hors de question de s'en rappeler une nouvelle fois.
Il se trouvait ici pour avancer, pas pour ressasser un passé qu'il aurait échangé avec n'importe quel autre pour tout l'argent du monde.
Shinya riva son regard sur un tableau sous verre accroché au mur. Un bateau, voguant sur une mer agitée.
Le jeune homme ferma les yeux quelques instants; avec un peu d'imagination, il pouvait s'imaginer sur ce même bateau, une longue épée à la main, hurlant des ordres à son équipage pirate d'une voix roquailleuse. Il entendait même le claquement des voiles sous la puissance du vent, le mugissement des vagues s'écrasant contre la coque du navire, les cris de terreur et d'encouragement de ses hommes, les craquements du vieux bateau et le bruit infernal du gouvernail qui tournait dans tous les sens sans qu'il parvienne à le retenir.
-Shinya Terachi, s'il vous plaît.
La voix calme et posée d'une assistante le ramena brutalement à la réalité. Il rouvrit les yeux sur la salle d'attente aux murs jaune pâle, et détacha malgré lui son regard du tableau. C'était ça, sa force.
L'imaginaire. Sans cette capacité de projection dans un autre monde, il serait probablement devenu fou.
Après ce qu'il avait enduré toutes ces années, on ne pouvait pas lui en vouloir de préférer un monde artificiel mais non douloureux à une réalité cruelle et agonisante.
Shinya se leva doucement, souriant faiblement à l'assistance vêtue d'une blouse blanche ouverte sur un pull et un jean.
Il ne put malgré lui s'empêcher de penser à Kaoru et ses fantasmes idiots.
-Veuillez me suivre.
Il hocha la tête sans un mot, et la suivit à travers un couloir peu éclairé débouchant sur une salle qu'il connaissait malheureusement tout aussi bien que le reste de l'établissement.
Derrière un imposant bureau de chêne, son diététicien se leva et lui tendit le bras, pour un ferme échange de poignée de mains. Shinya grimaça mais ne protesta pas. Il était sensé pouvoir répondre à cette poignée de main depuis quelques mois déjà, mais il n'avait jamais suffisamment de forces.
Ou en tous cas, pas autant que le médecin aurait voulu qu'il en ait.
Le jeune homme s'installa devant le bureau, sans un regard pour le reste de la pièce. Il venait ici deux fois par semaine, parfois plus, ce qui le rendait parfaitement capable de décrire les yeux bandés le matériel qui l'entourait. Rien de bien extraordinaire, en somme la reproduction du cabinet d'un médecin généraliste, mais avec en plus l'équipement nécessaire à un diététicien. Des étagères croulant sous les ouvrages de professionnels, une balance plus élaborée que celle sur laquelle lui-même montait tous les matins il y avait encore de cela un an...
L'assistance déposa quelques fiches sur le bureau avant de sortir, Shinya la regarda faire avec un tel détachement qu'il eut lui-même la sensation d'assister au rendez-vous de quelqu'un d'autre.
Le diététicien lui offrit cependant un sourire rassurant, et mit le dossier de côté.
-Alors, comment se passe votre traitement?
Cette éternelle question... A laquelle Shinya proposait invariablement la même réponse.
-Je ne sais pas trop.
Il n'aimait pas devoir répondre catégoriquement aux personnes de l'équipe qui le suivait depuis un an. Le diététicien, le médecin et le psy, chaque fois, se voyaient répondre la même chose à cette même question.
S'il répondait que le traitement se passait bien, Shinya aurait l'impression qu'il se trouvait sur la voie de la guérison. Or, on en était encore loin.
Et s'il répondait que le traitement se passait mal, on penserait immédiatement qu'il régressait, ou que les choses empiraient. Ce n'était pas le cas non plus.
Simplement, son état stagnait. Jour après jour, c'était toujours la même chose.
Incapacité de manger. Impossibilité de prendre du poids.
Et se faire vomir en cachette dans les toilettes.
Evidemment, l'équipe médicale était au courant. Mais malgré tout leurs efforts, Shinya ne parvenait pas à s'arrêter. Il arrivait que, tout d'un coup, il prenne quelques kilos... Qu'il se sente beaucoup plus assuré sur ses jambes et que ses membres lui paraissent plus lourds... Mais quelques jours ou semaines plus tard, il replongeait, incapable d'assumer l'image que lui renvoyait le miroir.
Il savait pourtant que ce n'était pas normal.
-Docteur Hara?
L'interpellé tourna la tête. Son assistante venait d'entrer à nouveau dans la pièce.
-Oui?
-Le docteur Andou est arrivé. Vous souhaitiez le voir, il vous attend dans votre bureau.
-Bien, merci. Dites lui que j'arrive dans une dizaine de minutes.
Shinya baissa discrètement les yeux sur sa montres et sursauta. L'entrevue durait déjà depuis un quart d'heure. Il ne s'en était même pas rendu compte.
-Vous êtes au courant que notre ancien psychothérapeute a démissionné?
La voix apaisante du nutritionniste le fit relever la tête sans qu'il en ait conscience. Il acquiesça.
Bien sûr qu'il était au courant.
Il n'en dormait plus depuis une bonne semaine, si angoissé qu'il était à l'idée de devoir recommencer sa thérapie presque à zéro, et avec un véritable inconnu qui plus est.
-Il prendra ses fonctions dès demain. Je suppose que vous le verrez très vite.
-Oui, j'ai un rendez vous dans deux jours.
-Bien. Je le connais de réputation et, croyez moi, vous serez en de très bonnes mains.
Shinya ne demandait qu'à le croire... Il faisait confiance au docteur Hara.
D'emblée, le premier jour où il l'avait rencontré, il lui avait inspiré de la sympathie, avec ce grand sourire généreux qui lui mangeait le visage, sa taille et sa silhouette parfaite. Il aurait voulu lui ressembler, et depuis le début, il s'acharnait à suivre ses conseils pour reprendre le goût de manger. Le pire, c'était qu'il essayait vraiment. On lui avait tellement répété qu'il était malade et qu'il suffisait de se soigner... Mais à force de se priver sans cesse, il en avait perdu jusqu'à l'appétit.
Une simple envie de perdre du poids avait dégénéré en véritable maladie...
Encore maintenant, après toutes ces séances de thérapie, il ne parvenait pas à en comprendre les causes.
C'était à se taper la tête contre les murs.
Au moins, peut-être ainsi ses fonctions cérébrales se remettraient-elles enfin en ordre.
-Monsieur Terachi...
Le docteur Hara se leva, sans jamais se départir de ce grand sourire qui éblouissait Shinya.
-On se revoit à la fin de la semaine. D'ici là, n'hésitez pas à venir me voir dans mon bureau si vous avez des questions ou des suggestions.
Shinya hocha la tête, la gorge nouée.
Il aurait voulu pleurer.
Il était là depuis trop longtemps... Il était réellement temps que les choses changent.
Sinon, il pouvait être capable de tout.
Arrivé dans le couloir inodore, Shinya s'appuya contre le mur. Il se sentait faible, trop faible pour continuer. Toutes ses forces venaient de le quitter.
Nouvel essai de traitement. Nouveau régime. Nouveau psychothérapeute.
Et s'il était reparti pour une nouvelle année de galère?
Les larmes lui piquèrent les yeux, il les chassa d'un revers de la main et se redressa, jetant de furtifs coups d'oeil autour de lui pour vérifier que personne n'avait vu cet instant de faiblesse.
Mais son regard s'arrêta sur un homme debout dans l'encadrure d'une porte, à quelques pas à peine de lui. Les mains dans les poches, les sourcils froncés et l'air passablement inquiet, il l'observait sans détour.
Shinya plissa les yeux. Il était certain de l'avoir déjà vu quelque part.
Sans aucune gêne, il détailla son visage.
Le trait de la mâchoire, dure et carrée, fut fatal.
Ses jambes se dérobèrent sous lui pendant qu'une voix murmurait à son oreille.
Shinya tomba à terre si lentement qu'il crut qu'il rêvait.
Mais le sol contre sa joue n'avait rien d'imaginaire.
Le souffle court, il ferma les yeux.
Et puis plus rien.
-Je t'aimerai toujours...