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Boys don't cry - Chapitre 7

Boys don't cry - Chapitre 7
La maison était anormalement silencieuse lorsque Die ouvrit les yeux après quelques minutes d'une sieste imprévue. Il se frotta les yeux avec le poing, grimaçant à cause d'un éclair qui venait de zébrer le ciel et, propageant son flash jusque dans la chambre parfaitement obscure, avait dessiné sur ses rétines un éclat beaucoup trop puissant pour quelqu'un qui venait tout juste de se rappeler à la conscience.

Die fronça les sourcils en se souvenant avoir laissé une lampe allumée dans la chambre pour compenser les volets fermés. De même, il se rappelait parfaitement que lorsqu'il s'était endormi, un cd tournait toujours dans sa chaîne hi-fi à présent silencieuse.
Un coup d'½il sur son radio réveil lui apprit la raison de cette obscurité et de ce silence angoissants : l'heure ne s'affichait plus en lettres lumineuses, ce qui signifiait que l'orage avait coupé l'électricité et qu'il allait devoir descendre à la cave et chercher le disjoncteur. A moins bien sûr que la panne ne soit généralisée au quartier, auquel cas il allait devoir prendre son mal en patience et attendre dans le noir que l'électricité se rétablisse d'elle-même, et ce durant un temps indéterminé.

Die soupira et jura à voix haute avant de se lever de son lit. Un soudain souffle d'air frais le fit frissonner des pieds à la tête aussi s'emmitoufla-t-il dans sa couverture avant de sortir de sa chambre à pas mesurés, les yeux plissés au possible afin de concentrer sa vision sur le peu qu'il voyait des meubles qui l'entouraient. Une fois dans le couloir, ses pieds nus caressés par les brins frais de la moquette, il se rendit compte qu'il y avait une solution beaucoup plus simple que de descendre à la cave pour savoir s'il s'agissait d'un caprice du disjoncteur ou de la saturation d'un fusible: il se traîna jusqu'au bout du couloir et se pencha légèrement sur la fenêtre, regardant d'un côté à l'autre de la rue pour scruter une à autre les fenêtres de chacune des maisons qui s'élevaient à portée de vue.

On avait beau n'être qu'en fin d'après midi, les rues étaient étrangement sombres à cause des énormes nuages noirs gorgés d'obscurité et de pluie qui s'accumulaient en nombre dans le ciel chargé d'éclairs et de grondements de tonnerre. La rumeur de l'orage formait comme un ronronnement dans le lointain, une litanie presque rassurante par rapport au calme et à l'aspect désert des rues dans le quartier. Un peu plus, et Die se serait cru seul au monde : aucune lumière ne se détachait des carreaux sombres et trempés de pluie dispersés au gré des façades de chacune des maisons le long de la rue.

Un soupir gonfla sa poitrine : il allait devoir attendre patiemment que le système électrique soit de nouveau fonctionnel avant de songer à utiliser un quelconque appareil.
Il serra un peu plus fort les pans de sa couverture autour de son corps et se traîna en haut des escaliers, qu'il descendit en s'agrippant à la rampe de peur de glisser à cause de la couverture dont il ne pouvait se défaire sous peine de mourir de froid dans la seconde. D'ailleurs, cette soudaine baisse de température n'était pas normale ; en temps ordinaire, même sans avoir besoin de la climatisation, la maison était suffisamment chaude pour que Die puisse sans souci s'y promener en tee-shirt.

Les marches craquèrent doucement sous son poids, la vieille maison semblait se réveiller dans la semi obscurité qui baignait les pièces, comme une brume noire que Die brisait sans complexe. Il connaissait chaque recoin de la maison comme s'il en avait été l'architecte : ils contenaient tous un souvenir spécifique, une sensation jamais oubliée, une émotion particulière qui faisaient partie de son histoire.
La couverture, trop longue, frottait contre le bois des marches et bruissait doucement dans le silence. On se serait presque cru en pleine nuit, alors qu'il n'était que l'heure de la sortie des cours.

Die parvint enfin dans la cuisine, où il fouilla les tiroirs à la recherche d'un lot de bougies qu'il se souvenait avoir achetées des mois auparavant, en prévision d'une panne comme celle-ci. Il De longues minutes s'écoulèrent, uniquement troublées dans leur étirement par le mugissement du vent là dehors, et par le fracas de la pluie sur les vitres. Parfois, un grondement de tonnerre déchirait l'atmosphère, inquiétant mais de plus en plus lointain.
Puis Die brandit victorieusement un lot de huit bougies, toutes de couleurs différentes ; dans la poche arrière de son jean, il sortit un briquet et se dirigea à pas lents vers le salon, entravé dans sa marche par la couverture dont il finit par se débarrasser.

Son pouce frotta la pierre du briquet, une longue flamme irisa les murs et y étira une longue ombre tremblotante avant de mourir sans un bruit sur la mèche de la première bougie.

Une fois ses huit bougies allumées et alignées en rang sur la table, Die s'assit sur une chaise, les yeux fixés sur les fines mèches embrasées et sur la cire qui se formait à la surface du combustible.
L'orage s'éloignait lentement, les éclairs avaient disparu de son champ de vision et du ciel, mais l'électricité ne revenait toujours pas. Dehors, la pluie commençait aussi à se calmer.

Die se faisait l'effet d'un zombie au milieu d'une maison désertée par la race humaine. Une silhouette assise sur une chaise, attendant la mort ou la délivrance, l'esprit vide de toute pensée digne de ce nom.
Pourquoi gaspillait-t-il à ce point son temps à ne penser qu'à des stupidités ? Il savait pourtant qu'il n'y avait pas de retour en arrière. Mais il ne parvenait à penser à rien. Rien qui puisse lui remonter le moral ou lui donner la sensation d'exister.

Il était simplement là, et il attendait au milieu du sifflement du vent à l'extérieur, du craquement du toit, de la rumeur incessante des gouttes de pluie martelant inlassablement chaque fenêtre.

Il était là et s'en sentait coupable.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



Shinya bravait le froid, le vent et la pluie, la tête baissée et sommairement protégé par un vieux parapluie qui menaçait de se retourner à chaque nouvel élan du vent. Ses jambes grêles battues à travers son pantalon par la pluie d'une violence insoupçonnées avançaient avec entrain à travers les rues, courant presque pour atteindre le plus vite possible la destination dont il avait déjà enregistré au plus profond de lui l'itinéraire malgré le nombre réduit de fois où il l'avait emprunté.

Son c½ur battait de plus en plus fort à mesure qu'il s'approchait de la bâtisse sombre et baignée par l'obscurité. Un sourire rayonnait sur ses lèvres pleines, atténuant peut-être un peu la violence de cet orage qui sévissait sur la ville et les alentours depuis de longues heures, de moins en moins menaçant mais toujours surprenant. Les gouttes de pluie creusaient la fatigue sur ses traits, dessinant sans aménité les contours d'un visage maigre et marqué par la vie qu'il menait depuis quelques années.

Mais Shinya avançait encore et toujours, guidé par une flamme incandescente qui brûlait inlassablement en lui, charriant l'énergie et l'espoir qui depuis toujours s'efforçaient de le maintenir debout envers et contre tout.

Plus besoin de rêver à présent... Ces heures qu'il avait si longtemps imaginées et élaborées dans le secret de son c½ur, il allait à présent les vivre.
Tant pis si elles devaient se révéler décevantes ou déconcertantes, si elles devaient tout remettre en question dans sa façon d'être et d'envisager la vie... Au moins il les aurait vécues, enfin.

Ce soir, le ciel se déchargeait à sa place d'un trop plein d'émotions et de désillusions.

Sa montre à cristaux liquides indiquait à présent seize heures. Les cours étaient finis depuis une demi-heure, Shinya avait dû prendre le bus pour venir jusqu'ici.
Tout semblait tellement normal qu'il aurait voulu prendre le temps de s'asseoir un moment, de se recentrer et de se calmer. Il craignait d'arriver survolté et si impatient qu'il allait tout gâcher...
Mais la pluie et le temps qui passait le pressaient de se dépêcher encore plus.

Enfin, la maison attendue se profila au coin d'une rue.
Une paix irréelle l'irrigua tout entier, flottant dans son sang et sa chair comme si elle avait toujours été là, prête, attendant son heure.

Shinya monta les marches du perron, une à une, prenant soin de ne pas glisser dessus ; il ferma son parapluie, totalement insensible aux gouttes qui coulaient le long de ses cheveux et terminaient leur course au creux de son cou.

Il appuya sur la sonnette et sourit avant même que la porte ne s'ouvre.

Comme un bon présage, il distinguait derrière les fenêtres les ombres torturées d'une dizaine de bougies.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



-Moi aussi j'ai pensé à toi toute la nuit.

Les premiers mots prononcés par Shinya lorsque la porte s'ouvrit auraient pu se perdre dans le vacarme de la tempête qui sifflait rageusement autour d'eux ; mais par miracle, ils parvinrent sans encombres aux oreilles de Die, frissonnant de froid dans son tee-shirt balloté par le vent et la pluie.

-Vite, entre !

Il tira Shinya par la manche, le visage crispé à cause des innombrables gouttelettes qui criblèrent sa peau comme des balles de revolver à l'instant même où, la porte ouverte, il se trouva offert aux éléments.

Le souffle d'air frais qui eut le temps de s'engouffrer dans la maison le peu de temps où la porte demeura ouverte sentait bon la pluie et la terre, l'herbe mouillée et la fraîcheur de la peau de Shinya.
Les deux adolescents se regardèrent, penauds, puis rirent de leur attitude.

- Donne-moi ton manteau, je vais te débarrasser.

En vrai gentleman, Die aida Shinya à ôter sa veste et lui prit son parapluie ; il les rangea près de l'escalier et lui indiqua où il pouvait mettre ses chaussures.

-Il fait froid ici, remarqua Shinya comme il se redressait et regardait autour de lui, étonné que les pièces soient aussi sombres.
-Je sais, je crois qu'une fenêtre est ouverte quelque part.
-Tu n'as pas l'air de beaucoup t'en inquiéter...
-Où que ce soit, ce n'est pas une pièce où j'ai l'habitude d'aller sinon je l'aurais vu. Au pire, j'aurais beaucoup d'eau à éponger demain.

Demain.
Il y avait tout l'après-midi, et toute la nuit avant de parvenir à ce point précis du temps qui s'étirait comme à l'infini devant eux.

Die eut un sourire espiègle puis tourna le dos à Shinya, se rendant sans plus de cérémonie dans le salon où la lueur des bougies constituait toujours l'unique éclairage. Ils s'assirent tous les deux autour de la table sans rien dire, les mots leur manquant pour exprimer leur anxiété et leur impatience.

-Alors ? Ta journée de cours s'est bien passée ?

Die se serait volontiers giflé pour avoir sorti une telle phrase, mais il était trop tard et au moins, elle avait l'avantage de lancer une conversation.

Shinya le dévisagea un instant, surpris, puis sourit et hocha la tête.

-Elle avait commencé comme toutes les autres, mais ça a finit par s'améliorer.
-Ah ?
-Grâce à ton sms.

L'éclat doré et rougeoyant de la flamme des bougies amorçait sur leurs visages des ombres inhabituelles, renforçant encore l'intensité de leurs regards et de leurs sourires.
Ils se fixèrent encore un court instant, hésitants quant à la manière d'aborder le sujet qui amenait pourtant Shinya ici.

-J'ai beaucoup hésité avant de te l'envoyer, avoua soudain Die en croisant les doigts sur la table boisée.
-Pourquoi ?
-Je craignais ta réaction. Beaucoup de gens m'auraient envoyé balader.
-Je suis différent.

Un nouveau sourire se forma sur les lèvres de Die. Il reconnaissait là l'expression qu'il avait utilisée pour décrire Shinya à Kaoru, quelques jours auparavant.

-Je sais. Je crois que c'est ce qui me plaît chez toi.
-Pas que ça j'espère... Plaisanta Shinya, un éclair malicieux traversant ses iris sombres.
-Non, pas que ça, souffla Die.

Leurs regards se nouèrent une énième fois, ouvrant comme une porte au fond d'eux, laissant libre court à leurs envies sans qu'elles soient entravées par une quelconque réticence ou hésitation.
Die savait qu'un autre jour, dans d'autres circonstances sûrement, les choses ne se seraient pas du tout passées comme ça. Il n'aurait pas contemplé avec fascination les lourdes mèches gorgées de pluie de Shinya, s'émerveillant presque de leur couleur miel à la lumière des bougies, pas plus qu'il n'aurait accordé une attention accrue au scintillement de ses yeux noirs et aux petites ridules que creusaient son sourire dans ses joues. Il se serait probablement tout simplement exprimé comme un adolescent ordinaire, ils auraient rapidement parlé de leurs attentes et de leurs envies, tout mis à plat afin d'être certains qu'il n'y ait pas de malentendu... Mais aujourd'hui, c'était différent. L'orage et la semi obscurité forcées le baignaient dans une autre ambiance, presque mystique celle là. Quelque part dans sa tête résonnaient les paroles de Toshiya, crues et réelles, mais il ne voulait pas les écouter.

-On monte ?

Tous deux savaient pourquoi Shinya était là ; il ne servait à rien de se perdre en discutions stériles et vides de sens, de s'enfoncer à chaque mot un peu plus loin dans la gêne qu'ils auraient pu ressentir et que, du reste, ils ressentaient légèrement.

Shinya darda un regard acéré sur Die et hocha la tête, se levant ensuite comme d'un bond à la suite du brun.

Sans un mot de plus ni un regard inutile, Die monta à l'étage, sa main traînant presque involontairement sur la rampe poussiéreuse et froide. Derrière lui, il percevait les craquements des marches que Shinya ne connaissait pas et dont chaque bruit le faisait sursauter, alors que pour une fois, elles restaient étonnamment silencieuses sous son propre poids.

Là haut, le froid était encore plus saisissant à l'étage qu'au rez-de-chaussée ; Die en fit l'expérience lorsque qu'en marchant jusqu'à sa chambre, il fut soudainement pris d'un grand frisson qui le fit trembler des pieds à la tête à cause de son tee-shirt encore humide à cause de sa brève incursion à l'extérieur quelques minutes plus tôt. Quelques pas après lui, les yeux baissés sur la moquette, Shinya frissonna à son tour malgré son pull-over en coton, notamment à cause des gouttes de pluie qui continuaient de couler de ses cheveux et créaient comme un filet glacé sur sa peau.

-Tu devrais peut-être aller voir quelle fenêtre n'est pas fermée, suggéra-t-il tout-à-trac. Il y a une chambre ouverte à l'autre bout du couloir... Ajouta-t-il en tournant la tête dans cette direction.

Die suivit son regard et soupira ; comme il aurait dû s'en douter, il s'agissait de la chambre de sa mère. Ce n'était pas étonnant si on considérait qu'elle avait tendance à la laisser entrouverte contre vents et marées pour lutter contre le phénomène de claustrophobie qui la prenait parfois entre deux injections.

-Laisse tomber, les courants d'airs finiront par fermer la porte.

La voix du brun claqua comme un coup de fouet, sentence irrévocable à l'égard d'une chambre visiblement condamnée. Surpris mais peu intéressé, Shinya préféra ne rien ajouter et le suivit dans sa chambre, les jambes presque flageolantes d'émotion tant il avait du mal à croire qu'il était arrivé aussi facilement à son but.

La pièce était parfaitement obscure à cause des volets fermés, et froide à cause de cette atmosphère glacée qui régnait en maître dans le couloir et les autres pièces de la maison. Planté au seuil de la chambre, en face du lit et à côté d'un bureau rudimentaire, Shinya ne s'intéressa à rien d'autre qu'à ces draps défaits et à ce matelas qui portait encore l'empreinte du corps de Die. Il lui semblait qu'ils lui tendaient les bras, et qu'il ne tenait qu'à lui de refuser ou d'accepter leur appel muet.

Le sourire aux lèvres, il se tourna vers Die, qui venait de refermer doucement la porte derrière lui. Dans l'obscurité soudaine, il ne distingua plus rien, ni contours de meubles ni silhouette humaine ; un court instant, il craignit que son ami ne se soit amusé à ses dépends et qu'il soit en vérité seul dans cette pièce sombre et glacé. Son être palpita d'une panique aussi violente que subite, qu'il ne parvint pas à réfréner : il allait appeler Die d'une voix fluette lorsque des mains se refermèrent autour de ses bras, l'empoignant durement mais fermement.

Son souffle se bloqua au fond de sa gorge tant ce contact inattendu lui fit un effet monstrueux.

-C'est sombre... Murmura-t-il d'une voix étranglée, incapable de penser à autre chose qu'à cette obscurité et au fait qu'il ne pourrait pas voir Die s'ils n'ouvraient pas les volets.
-On n'a pas le choix, je te rappelle qu'il n'y a plus d'électricité.
-On pourrait ouvrir les volets, non ?
-Là tout de suite, ce n'était pas vraiment mon intention... Mais si tu y tiens.

Comme résigné, Die relâcha son étreinte et se dirigea vers les fenêtres mais immédiatement, la poigne de Shinya se referma autour de son poignet et sa voix désormais assurée résonna avec force dans la pièce silencieuse.

-Non.

Die recula de quelques pas, avisant l'endroit où il savait que se tenait Shinya, et l'enlaça par la taille. Ils demeurèrent quelques secondes parfaitement immobiles, encore tenus par le dernier rempart de timidité qui s'élevait entre eux puis Die glissa doucement ses mains sous le pull-over de Shinya.

La caresse de ses mains sur la peau de l'autre adolescent les fit tous deux réagir instantanément : ils se raidirent, comme paralysés par l'angoisse, alors qu'il ne s'agissait que d'un réflexe nerveux et que l'instant suivant, ils avançaient leurs lèvres l'une vers l'autre pour les mêler étroitement.

Ils n'eurent pas besoin de discuter ou de se mettre d'accord sur un quelconque consensus quant à la manière dont se dérouleraient ces ébats ; il ne serait jamais venu à l'idée de Die ne pas être dominant, de même qu'il leur apparaissait logique qu'avec sa frêle ossature et sa réserve naturelle, Shinya soit dans le rôle du dominé.

Leur baiser se prolongea encore un peu, plus intime encore que les mains de Die qui exploraient à présent le torse frémissant de son vis-à-vis. Les yeux grands ouverts dans l'obscurité, cherchant chacun à capter un éclat de regard ou de sourire chez l'autre, ils se regardaient sans se voir, se trouvant dans un contact physique alors que visuellement, il n'y avait rien d'autre que qu'un noir profond et total. C'était une sensation étrange, une expérience nouvelle qu'ils n'auraient pas pensé vivre, ou du moins pas ensemble. C'était comme se retrouver aveugle sans en avoir été prévenu au préalable... Toucher, ressentir, vibrer mais ne rien voir d'autre qu'une nuit tendre.

Ils se séparèrent au bout d'un long moment, la respiration saccadée et impatients de goûter à nouveau à ce fruit interdit qu'ils s'étaient offerts sans hésitation.

-Suis-moi, ordonna impérieusement Die en prenant Shinya par le poignet.

Il le guida lentement dans la pièce, l'amenant jusqu'au lit tout en tâtonnant autour de lui pour ne rien renverser ou cogner.

Shinya s'assit sur le matelas, les draps soyeux frissonnant sous ses longs doigts fins, le c½ur battant d'impatience et de désir.

-Qu'est-ce que tu fais ? Interrogea-t-il comme Die ne le rejoignait pas et demeurait silencieux.
-Deux secondes... Grogna l'adolescent.

Shinya tendit l'oreille et fronça les sourcils ; il commençait enfin à distinguer quelque chose dans l'obscurité mais, le temps que ses yeux s'habituent et qu'il puisse comprendre quoi que ce soit à ce qu'il voyait, Die lui prit les mains avant de le faire basculer en arrière sur le lit. Et lorsqu'il s'allongea à ses côtés, Shinya comprit ; durant ce court laps de temps, Die s'était déshabillé.

Il laissa l'adolescent lui ôter ses vêtements, la tête remplie de sable et les yeux clos comme pour mieux se recentrer sur lui-même.

Quelques minutes plus tard à peine, la folle farandole commençait et l'emportait loin, très loin...

Trop loin pour un quelconque espoir de retour.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~


La pluie s'était arrêtée depuis longtemps déjà lorsque Kyo sortit du grand bâtiment dans lequel il venait de passer une bonne partie de son après-midi. Balayant la rue timidement encombrée de piétons et de cyclistes, il remonta nerveusement le col de son manteau long jusqu'à sa bouche avant de s'engager sur un passage piéton, la tête rentrée dans les épaules et le visage chauffé à bloc par une couleur rouge intense dont il ne parvenait pas à se débarrasser.

Enfin, il y était arrivé. Des mois qu'il tentait d'approcher quelqu'un dans ce milieu, qu'il cherchait à se faire connaître, qu'il espérait tout en voyant ses espoirs déçus jour après jour... Et voilà qu'au bout de quelques longs mois passés dans une solitude croissante à gratter des feuilles de papiers sans trop savoir pour qui ni pour quoi il s'acharnait ainsi à tenter de percer dans un domaine qui visiblement ne voulait pas de lui.

Autour de lui, chaque bruit et couleur était étouffée par son soulagement et sa joie. Tout lui paraissait fade et inutile, il voulait juste goûter à sa joie en paix, simplement rester seul au milieu d'une pièce et tourner, tourner sur lui-même jusqu'à n'en plus pouvoir, repus de satisfaction et de bonheur jusqu'à la fin de ses jours.

Bien sûr il ne serait pas une star du jour au lendemain... Ce n'était même pas son ambition, par ailleurs. Tout ce qu'il voulait faire, tout ce qu'il savait faire se résumer à chanter avec son c½ur et ses tripes, donner tout ce qu'il avait jusqu'à se sentir encore plus mal après avoir chanté qu'avant, simplement pour pouvoir se dire « j'y suis ». Il voulait se faire mal, repousser les limites du possible et de l'imaginable, vivre comme un enfant devenu grand trop vite... Tout essayer, vite, avant que le temps ne le rattrape et ne l'happe dans son grand entonnoir.

Il lui avait pourtant semblé, dans ce minuscule bureau, qu'il n'y arriverait jamais. Que la personne en face de lui ferait la même réponse que toutes les autres. Qu'il devrait encore galérer et prier Toshiya de le garder encore un peu... Perdre chaque fois encore un peu de l'estime de lui-même parce qu'au fond, il avait beau essayer de se cacher derrière des faux semblants et des belles paroles, il se vendait pour avoir un toit et de quoi manger.
Mais c'était fini tout ça : bientôt, il allait pouvoir se débrouiller par lui-même. S'il l'avait pu, il se serait produit tout seul... C'était bien son ambition, au départ. Mais sa première production ne s'était pas suffisamment vendue et il n'avait plus rien d'autre que la valise avec laquelle il avait débarquée de Kyoto un beau matin.

Et puis tout à coup, un miracle s'était produit ; un sourire était apparu sur le visage peu avenant de son interlocuteur, et avaient suivit les mots tant attendus. « Ça marche pour nous. » Il s'agissait d'une petite maison de disques, pas une de ces grosses majors maîtres sur le marché de la musique ; Kyo n'en aurait pas voulu, de toutes manières. Il tenait à sa liberté de mouvement et de parole. Il ne voulait pas de censure et si on l'empêchait de faire quelque chose, il cherchait une autre action, encore pire et plus répréhensible.

Une brume sombre planait au dessus de la ville comme un nuage noir, un voile de deuil. La nuit commençait à tomber et, avec elle, le froid s'intensifiait. Kyo marchait rapidement, tant et si bien qu'il ne ressentait pas la baisse de température, mais ses doigts glacés en disaient long sur ce qu'il aurait enduré s'il n'était pas aussi euphorique.

Il prit le métro, profitant que ce soit l'heure creuse pour trouver un siège où s'asseoir, et enfonça des écouteurs dans ses oreilles. La tête appuyée contre la vitre, il ressentait dans son corps chaque vibration et roulement de roue de la machine. Elles formaient comme une toile de fond, des sensations apaisantes qui se mêlaient tellement bien avec la musique que c'en était effrayant.

Et puis comme dans un rêve décousu, sans qu'il ait conscience d'avoir effectué un seul geste dans ce but ou même avec cette arrière pensée, il se retrouva devant chez Die.
Debout, les pieds dans la boue formée sur la pelouse verte et grasse qui poussait allégrement de chaque côté de l'allée, il ôta les écouteurs de ses oreilles et observa attentivement la maison, à la recherche du moindre signe de vie.

Le vent sifflait dans les arbres et rabattait ses cheveux devant ses yeux, mais il demeura parfaitement immobile, tel une statue de marbre. A la grande fenêtre du rez-de-chaussée, il lui semblait distinguer la flamme tremblotante d'une bougie ; s'il ne se faisait pas d'idées, cette dernière ne devait plus éclairer grand-chose au vu du peu d'intensité qu'elle diffusait jusqu'à lui.
Les volets de l'étage étaient fermés et aucune lumière ne rougeoyait entre les interstices, pas plus d'ailleurs que dans les autres maisons du quartier ; surpris, Kyo se demanda si une panne de quartier n'avait pas été causée par l'orage.

Il ne pouvait quand même pas rester là indéfiniment, à attendre que la nuit tombe et qu'un voisin s'inquiète de sa présence sur cette pelouse. Il devait parler à Die, ne serait-ce que pour s'excuser de son comportement, quelques jours auparavant. Ce serait stupide de ne plus jamais s'adresser la parole à cause de cette erreur, de cet énervement injustifié mais incontrôlable...

Ses jambes le guidèrent aveuglément jusqu'au perron, où sa main se leva d'elle-même malgré le fourmillement violent de ses doigts et cogna contre la porte à plusieurs reprises.

Kyo se recula d'un pas et leva la tête vers les étages, son regard glissant des volets fermés jusqu'au ciel recouvert d'un épais velours de bleu nuit aussi profond qu'un ciel d'encre noire et piqueté par endroits de tâches dorées, trop lointaines pour être observées à leur juste valeur mais déjà magnifiques.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



-Bonsoir.

Kyo se composa un sourire de circonstance lorsque Die vint lui ouvrir, simplement vêtu d'un jean et d'un tee-shirt et les pieds nus sur le parquet du couloir. Il nota immédiatement les yeux ronds et l'expression de surprise qui se peignit sur le visage du brun, et se passa nerveusement la main dans les cheveux pour pallier son manque d'inspiration en matière de salutation.

-J'espère que je ne te dérange pas... Ne put-il s'empêcher d'ajouter comme Die ne disait toujours rien.

Le jeune homme secoua la tête comme s'il venait de se réveiller, et plongea ses yeux en Kyo comme s'il pouvait lire en lui, un sourire amusé flottant sur ses lèvres.
Un soudain courant d'air le fit frissonner, il se frotta le bras pour se réchauffer sommairement et sembla tout à coup réaliser qu'il devait dire quelque chose.

-Tu ne me dérange pas, le rassura-t-il. Tu veux entrer ?
-Merci.

Die s'effaça pour laisser Kyo entrer. La main crispée sur la poignée, il tourna légèrement la tête en direction des étages et des escaliers baignés d'une obscurité et d'un silence virginal.
Et pourtant là haut, Shinya dormait encore dans son lit, les cheveux étalés sur l'oreiller et le corps doucement soulevé par le rythme régulier de sa respiration...

Kyo fit quelques pas dans le couloir puis se retourna vers lui, les mains nerveusement enfoncées au plus profond de ses poches.

-Je tenais à m'excuser par rapport à l'autre jour... Quand je me suis énervé sans te donner de raisons. S'expliqua-t-il d'une voix étranglée, le regard torturé par la culpabilité.
-J'accepte tes excuses. Et puis de toute façon, c'était déjà oublié.

Ils se sourirent, Die actionna l'interrupteur au cas où l'électricité se serait rétablie sans qu'il s'en rende compte, mais aucune ampoule ne diffusa la lumière tant attendue.

-Tu veux boire quelque chose ?

Die sourit à Kyo et le précéda dans la cuisine mais une autre partie de son esprit commençait à paniquer à l'idée que Shinya descende voir ce qu'il faisait. Si jamais Kyo et Shinya se rencontraient, ça risquait de chauffer... Die se souvenait encore parfaitement des paroles prononcées par le blond le jour où il sa mère était partie, et ne tenait en aucun cas à ce que la situation ne s'envenime encore entre eux parce qu'il avait pris un peu de bon temps avec Shinya.

-Non merci, refusa Kyo d'un geste de la main. Je ne vais pas rester. En fait, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer.

Il adressa un Die un sourire radieux qui était plutôt inhabituel de sa part ; le brun fronça les sourcils et, ouvrant le réfrigérateur pour attraper une canette de bière, la pressa contre sa joue tout en sachant qu'elle ne serait pas forcément fraîche à cause de cette panne d'électricité qui durait déjà depuis quelques heures.

-Raconte ! Le pressa-t-il comme Kyo semblait ne pas vouloir lâcher tout de suite le morceau.
-J'avais rendez vous avec une petite maison de disques cet après midi, et ils vont me faire signer un contrat.
-C'est génial ! S'exclama sincèrement Die.

Il savait combien Kyo rêvait de faire de la chanson son métier, son ami lui en avait parlé sans arrêt quand ils étaient encore à Kyoto tous les deux.
Ils échangèrent un regard réjouit : Kyo s'était toujours promis que Die serait le premier prévenu lorsqu'il lui arriverait une aussi belle chose, et il était heureux de ne pas avoir faillit à cette promesse.

-Je suis vraiment heureux pour toi.
-Merci.

Il y eu un grand silence, comme une prise de respiration avant l'apnée. Leurs yeux se trouvèrent une fois de plus, comme cela leur était tant arrivé par le passé. Mais tant d'eau avait coulé sous les ponts depuis... Cinq années, qui les avait séparées autant qu'il était possible, mais qui pourtant ne semblaient porter aucun stigmate tandis qu'ils se tenaient debout l'un en face de l'autre, indifférents à ces journées et mois qui s'étaient écoulés depuis le départ de Die de Kyoto.

Quelque part au fond d'eux, une fenêtre sur le passé s'ouvrit délicatement, sans faire de bruit. Mû par un instinct jusqu'ici refoulé, Die s'avança vers Kyo et, pour la première fois de sa vie, s'autorisa un geste affectueux dans un contexte qui n'avait rien de sexuel ; il lui ouvrit grand les bras, un léger sourire creusant le coin de ses lèvres et éclairant d'une flamme dorée l'iris noir qui colorait ses pupilles.
Après un instant d'hésitation, Kyo accepta l'étreinte et ferma les yeux lorsqu'enfin, les bras de Die se refermèrent autour de son corps et le serrèrent doucement contre lui.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



Shinya descendit les escaliers avec précaution, les mains contractées autour de la rampe d'escalier, craignant de glisser et de tomber sur les vieilles marches branlantes. L'absence de lumière rendait sa tâche particulièrement difficile, jusqu'à ce qu'il fut arrivé en bas de l'escalier ; et bien sûr, comme un fait exprès, ce fut ce moment que choisit l'électricité pour se rétablir dans la maison. Elle irrigua les conduits électriques en un sourd grondement, comme étouffé par l'épaisseur des murs, aussi invisible que le sang dans les veines mais tout autant concentré, puis grésilla au niveau des ampoules, et explosa tels des globes lumineux dans l'obscurité de la maison.

Soudain aveuglé par le lustre du couloir, Shinya porta la main à ses yeux et papillonna frénétiquement des paupières, incommodé par ce soudain afflux lumineux mais en même temps soulagé que la panne soit terminée.

Il s'avança d'un pas hésitant vers les pièces du fond; il n'osait pas appeler Die au cas où quelqu'un d'autre se trouverait avec lui, mais ne comptait pas non plus rester seul dans la chambre à se faire du mauvais sang à se demander pourquoi il était tout à coup abandonné dans le lit, alors qu'il s'était endormi comme dans un rêve, entouré des bras de Die autour de lui et baigné par sa chaleur.

Shinya avait revêtu ses vêtements par souci de politesse, mais il était pieds nus et le carrelage froid qui revêtait le sol le fit frissonner des pieds à la tête. Il se frotta les bras en jetant des coups d'½il légèrement inquiets autour de lui, puis distingua à travers la porte vitrée de la cuisine deux silhouette très floues, visiblement proches l'une de l'autre.

Sa mauvaise vue l'empêchait de mieux voir aussi s'approcha-t-il encore un peu, juste pour mieux voir, et aviser ensuite s'il devait tourner les talons ou pas.
Il ne s'était pas attendu à ça...

Shinya se figea devant la porte ouverte de la cuisine, le c½ur en miettes à cause de ce pauvre geste qui n'avait pourtant rien de répréhensible. Les yeux embués de larmes, il cligna des paupières pour repousser les sanglots qui menaçaient de couler à flot, puis serra les poings et les dents.

-Die ?

Sa voix s'éleva comme un couperet dans le silence de la cuisine. Die et Kyo se lâchèrent d'un bond, les traits aussi anxieux que s'ils avaient dû se sentir coupables de quelque chose.

Et c'est alors que la mâchoire de Kyo se décrocha... Que l'espace d'un court instant tout se vida de son sens le plus essentiel, la terre se retrouva sans dessus dessous et lui, au milieu, lutta pour ne pas perdre pied dans la réalité.

Tout se catapulta d'un coup en lui, asséna dans son estomac et son c½ur un choc aussi violent qu'une bonne droite bien expédiée.

Le souffle lui manqua, sa vue se brouilla...

Et il sombra.


A suivre...

# Posté le dimanche 23 novembre 2008 09:22

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