Il ne savait pas vraiment si cette torpeur était due à sa longue nuit sans sommeil, écoulée à fixer rageusement le plafond et écouter le temps passer au rythme de ses respirations impatientes, ou tout simplement à un ras le bol général.
Depuis un moment déjà, il ne parvenait plus à s'intéresser à ses cours... Depuis quelques jours, cette situation s'aggravait d'heure en heure. Il se forçait à venir le matin par acquis de conscience, souriait à ses camarades sans leur parler, quittait la salle de classe lors de la pause déjeuner, revenait juste à temps pour la reprise des cours, et repartait directement à l'appartement à la fin de journée...
Ses après-midi se faisaient répétitifs, sans surprise. Il vivait désormais chez Toshiya, du moins pour le moment ; Kyo écrivait, Die le regardait en écoutant de la musique.
Et toujours, cet impératif, nécessaire à sa survie psychique : Surtout, ne pas penser à sa mère. Dès que ses pensées se tournaient vers elle, il les repoussait de toutes ses forces.
Agression de la sonnerie.
Die releva subitement la tête, comme réveillé par cette interruption brutale de ses pensées presque tranquilles, et regarda sans réagir le professeur quitter précipitamment la salle de classe pour jeter un coup d'½il dans le couloir.
-Très bien, fit-il en se raclant nerveusement la gorge.
Les élèves l'observaient en souriant, goguenards. Quelques uns se penchèrent les uns vers les autres pour échanger des commentaires, d'autres gloussèrent bêtement.
-Veuillez vous lever, dans le calme... Merci, ajouta-t-il au milieu des raclements de chaises, le bruit de sa voix presque entièrement couvert par le vacarme de la sonnerie.
Die se leva en attrapant discrètement son sac de cours, profitant de la confusion générale et de l'incapacité notoire de son professeur à se faire respecter pour se glisser parmi les autres élèves sans se faire remarquer.
-Avancez dans le couloir... En ligne et sans courir...
Les éclats de voix couvraient à présent les ordres des différents professeurs ; c'était la première fois que Die voyait un exercice de préparation incendie se dérouler dans une telle ambiance. Les élèves échangeaient des paroles précipités, l'air inquiets ; il crut même distinguer quelqu'un annoncer qu'il ne s'agissait en réalité pas d'un simple exercice.
La sonnerie se faisait toujours aussi bruyante : elle lui perçait les tympans et l'agaçait profondément. La petite foule parvint enfin dans la cour du lycée : mais Die ne se trouvait pas parmi eux.
Sans que personne ne lui accorde aucune attention, il s'était glissé dans un autre couloir, et courait, le sourire aux lèvres, jusqu'aux casiers où ils rangeaient leurs chaussures. Rapidement, il y mit ses chaussons, identiques à ceux que portaient tous les autres élèves, et réintégra ses propres chaussures ; la minute suivante, il sortait de l'établissement, fier de son coup et soulagé comme si on l'avait libéré d'un grand poids. Il avait envie de courir, de rire et de marcher sans but, à l'infini.
Une longue route s'ouvrait à lui. Il ne savait pas d'où venait cet enthousiasme soudain... Peut-être simplement de cette fuite en avant, de cette escapade d'un univers qui n'était pas le sien.
Tout était si clair dans sa tête à présent...
D'un pas vif et léger, Die s'éloigna de son lycée, avec le sourire aux lèvres et, pétillant en lui, l'irrésistible envie de croquer dans la vie à pleines dents.
A peine quelques mètres plus loin, il fronça les sourcils en reconnaissant une silhouette au bout de la rue ; quelque part au fond de lui, il savait que cette personne ne lui était pas inconnue, mais était totalement incapable de lui donner un nom, jusqu'à ce qu'ils soient plus proches et que les traits du visage trouvent enfin un écho adéquat dans son esprit.
-Tiens, salut, fit-il avec surprise en s'arrêtant au niveau de son camarade. Tu es en retard ?
-Oui, mon vélo a crevé, il a fallu que je prenne le bus... Expliqua Shinya en lui souriant nerveusement.
-Tu n'as pas raté grand-chose...
-Les cours sont terminés ? S'étonna le jeune homme en avisant le sac à dos sur l'épaule de Die.
-Heu... Pas vraiment. Il y avait un exercice incendie, alors j'en ai profité pour m'esquiver...
Ils s'observèrent un court instant, hésitants sur la conduire à tenir, puis partagèrent un sourire.
-Je vois. Le mauvais garçon de la classe, en gros ! J'espère que tu seras plus empressé pour notre exposé !
-Bien sûr, moi et le cannibalisme, tu penses...! Plaisanta Die en réajustant la sangle de son sac sur son épaule.
-Au moins on a choisi un sujet original, le prof ne pourra pas nous accuser du contraire...
-Non, ça c'est certain.
Le soleil tapait fort malgré l'heure matinale. Tout autour d'eux, la rue était calme ; on distinguait au loin le brouhaha confus des élèves qui discutaient dans la cour de l'école, mais aucun passant ne venait troubler la quiétude des trottoirs.
-Tu vas en cours, là ? S'enquit tout à coup Die, prit d'une soudaine inspiration.
-C'était mon intention, en effet. Même si on ne peut pas dire que j'en crève d'envie...
-Si tu veux, on peut aller boire un verre quelque part. Cet exercice peut durer un moment... Tu pourrais revenir plus tard. On pourra mettre au point notre exposé, comme ça.
Die se sentait étonnamment mal à l'aise et maladroit face à son camarade.
Peut-être était-ce dû à la chaleur... Ou à son regard brûlant qui se posait sur lui, plus inquisiteur que n'importe quel autre. Die avait l'impression d'être passé aux rayons X, et serait volontiers revenu sur ses paroles.
Visiblement, sa bonne humeur inhabituelle le faisait agir autrement que par sa propre volonté.
-D'accord, acquiesça Shinya après un instant d'hésitation. Mais je te préviens tout de suite que je n'ai pas d'argent sur moi.
-C'est rien, je t'invite.
-Merci.
Die ne savait pas au juste ce qui lui avait pris de sortir une proposition pareille à un type qu'il ne connaissait même pas... Ce n'était pas du tout son genre, il aurait encore préféré rentrer chez Toshiya et se complaire dans sa tristesse en regardant le crayon de Kyo courir sur une feuille. Mais voilà... Il se sentait irrésistiblement attiré par Shinya. Rien de sexuel ; juste quelque chose de magnétique, peut-être dans son regard ou sa timidité, qui l'incitait à lui parler et essayer de mieux le connaître.
De toute façon, il avait d'autres chats à fouetter que s'occuper de sa vie amoureuse. Comme si sa relation ambiguë avec Kyo ne lui causait pas assez de problèmes comme ça... Il n'allait pas en plus en ajouter en commençant à fréquenter régulièrement quelqu'un, surtout une personne de sa classe.
Et puis peut-être que se faire d'autres amis pourrait être un symbole fort de la nouvelle vie qui s'ouvrait à lui...
~Boys don't cry~
Il y avait toujours eu une règle tacite entre Die et Kyo, et ce depuis qu'ils se connaissaient : ne jamais poser de questions sur les vies respectives de l'un et de l'autre. Toujours, attendre que l'autre ait envie de se confier avant de prononcer ne serait-ce qu'une seule parole qui pourrait faire allusion à quelque chose de réellement personnel.
Oui mais voilà ; c'était un mauvais jour. Kyo avait passé la journée à tourner en rond dans l'appartement à attendre un coup de fil qui, finalement, avait apporté une réponse négative à une maquette qu'il avait envoyée dans une maison de disque. Toute la journée, sans arrêt, comme un vieux disque rayé, il s'était martelé qu'il n'y avait pas de raisons pour que sa démo soit refusée, qu'il finirait par y arriver et qu'il rirait allègrement de ses doutes dans quelques heures, lorsque ce coup de fil de malheur mettrait fin à des jours d'interrogations stériles.
Alors forcément, lorsqu'au bout du combiné une voix inconnue et neutre lui avait annoncé que sa maquette n'intéressait pas les producteurs... Le ciel lui était tombé sur la tête. Il s'était assis à la table du salon, seul dans la pénombre grandissante, et avait bêtement fixé la fenêtre pendant plusieurs minutes avant qu'enfin, les mots tant redoutés se fassent un chemin dans son esprit.
Il avait alors éprouvé l'urgent besoin de parler à quelqu'un... N'importe qui, juste pour ne pas être seul à maudire le monde entier. Il lui fallait quelqu'un d'au moins aussi révolté que lui, quelqu'un en qui il pouvait avoir suffisamment confiance pour lui confier cette journée éreintante...
Die était un de ceux-là, et il n'était pas là. Il n'était pas là alors que les cours étaient terminés depuis longtemps, lui qui pourtant avait en quelques jours pris l'habitude de rentrer à l'appartement directement après la dernière sonnerie. Il n'était pas là quand Kyo avait besoin de lui, alors que le blond n'avait pas hésité à courir chez lui juste après un épisode plutôt humiliant.
Lorsque la porte de l'entrée s'ouvrit brusquement, sans sommation et accompagnée d'un rire étranglé immédiatement suivit d'un autre, Kyo bondit de sa chaise et, les bras croisés sur le torse et la tête haute, se posta froidement au seuil de la pièce.
-T'étais où ? Demanda-t-il immédiatement à Die lorsque ce dernier croisa son regard.
-J'ai fait un tour... Je te présente Kaoru, mon meilleur ami.
Ce disant, il s'avança et laissa entrer un autre jeune homme, plus petit et également brun, qui salua Kyo d'un sourire joyeux et d'un geste amical de la main.
-Il fait nuit, annonça froidement Kyo en ignorant délibérément l'intrusion du meilleur ami en question.
-Oui, et alors ? Rétorqua Die, agacé.
-J'avais besoin de toi cet après-midi !
-Désolé, tu ne m'en avais pas mis au courant.
-J'ai essayé de t'appeler toute la journée !
-Mon portable s'est déchargé.
-Tu aurais pu prévenir !
-Mon portable était déchargé ! Répéta Die, mais sur un ton beaucoup plus énervé.
Ils élevaient de plus en plus la voix, aussi Kaoru prit-il le soin de refermer discrètement la porte pour éviter que tout l'immeuble ne profite de leur dispute.
-Laisse cette putain de porte ouverte ! Cria Kyo, ulcéré qu'un inconnu, qui plus est le responsable de l'absence de Die, se permette de prendre des initiatives.
Sidéré, Kaoru se glaça sur place et ne trouva rien à répondre. Sous le choc, il conserva même la main sur la poignée et regarda Kyo avec la plus complète incompréhension.
-Mais qu'est-ce qui te prend de lui hurler dessus comme ça !? S'emporta Die.
-Il y a qu'il devrait laisser la porte ouverte, puisque de toute façon il ne restera pas !
-Ah oui, et pourquoi donc ?
-Parce qu'il n'a rien à faire ici, il n'habite pas avec nous !
Die se mordit les lèvres pour ne pas répondre, conscient que Kaoru n'avait pas franchement besoin de ça après ce qu'il lui avait confié cet après-midi.
-Putain mais merde, pesta-t-il à haute voix, incapable de se contenir totalement.
-Il faut que je te parle, reprit Kyo en tentant sans succès de contrôler le tremblement furieux de sa voix.
-C'est ça, tu m'appelleras quand tu seras de meilleure humeur, le rembarra Die. En attendant je rentre chez moi, je ne veux pas qu'on me mette un meurtre sur le dos !
Il rouvrit précipitamment la porte sans un regard à l'adresse du blond furieux à l'origine de cette soudaine décision, la tête battant d'une colère qui demandait à exploser depuis plusieurs jours. S'il se laissait aller une seule fois, il craignait d'avance le résultat...
-Bon... A plus, salua Kaoru lorsque Die sortit de l'appartement et commença bruyamment à dévaler les escaliers.
-C'est ça, grommela Kyo en lui tournant le dos.
Il tremblait de colère mais surtout, il se sentait incroyablement stupide. Leur amitié reposait sur un fil si ténu et fragile...
Se maudissant de toutes ses forces, Kyo frappa aveuglément en face de lui ; son visage se figea instantanément, son poing se crispa et le fracas caractéristique du verre brisé résonna terriblement à ses oreilles.
Immédiatement, comme s'il avait fallu ce court laps de temps à son esprit pour comprendre ce qui s'était passé, il sentit un léger filet de sang couler sur sa peau, et des pointes de verre fichées dans son poing.
Pourquoi alors la douleur était-elle totalement absente ?
~Boys don't cry~
-Qu'est-ce qui lui a pris ?
-J'en sais rien, il est con c'est tout ! Qu'est-ce que tu veux y faire !
-Arrête, il devait avoir une raison...
Die et Kaoru étaient assis autour de la table de la cuisine, une des dernières canettes de bière de la maison entre les mains.
-Kyo est juste un foutu colérique qui n'est pas capable de se retenir. Il n'avait pas à se soulager sur nous, et encore moins sur toi.
-Bah tu sais, après ce qui se passe chez moi, je ne suis plus à ça près...
Fataliste, Kaoru haussa les épaules et but une large gorgée de bière alors que Die relevait la tête et le fusillait du regard.
-Justement ! Tu en vois déjà assez comme ça tous les jours. Heureusement qu'on s'est croisés cet après midi, je suis sûr que sinon tu ne m'aurais jamais rien dit.
-Ça, tu n'en sauras jamais rien, le taquina son ami.
-C'est ça, fais moi croire ce que tu veux, je te connais bien.
-Au fait, c'était qui le type qui est parti à peine un quart d'heure après mon arrivée ?
-Un copain... Répondit vaguement Die.
Il se leva pour vider sa canette dans le lavabo, confusément agacé par les questions somme toute normales que lui posaient Kaoru.
-C'est nouveau ça, la dernière fois qu'on s'est vus tu n'avais aucun « copain » dans ta classe, dit remarquer ce dernier en dessinant des guillemets dans l'air.
-Il est nouveau.
-Alors tu lui as sauté dessus !
-T'es malade !
Die se retourna d'un bond, outré que son meilleur ami puisse penser une telle chose, mais ils éclatèrent de rire dès que leurs regards se rencontrèrent.
Finalement, il se passa la main dans les cheveux et haussa les épaules en s'appuyant contre le réfrigérateur, le visage tiré par une expression pensive.
-Il est différent des autres.
-C'est-à-dire...?
-J'en sais trop rien, ricana Die avant de se reprendre. J'ai l'impression qu'il est plus... Enfin, moins con que les autres.
-Tu veux dire qu'il est homo, c'est ça ? Tenta de décrypter Kaoru, les sourcils froncés.
-Non ! Souffla Die en levant les yeux au ciel.
Sa bisexualité ne lui posait aucun problème, et il ne s'était même pas posé la question de savoir s'il devait l'avouer à Kaoru. Le sujet s'était posé au détour d'une conversation des plus banales, il l'avait dit... Et Kaoru l'avait très bien accepté. A vrai dire, il arrivait à Die de penser que cela faisait plus plaisir à son meilleur ami qu'à lui-même ; c'était l'occasion pour son aîné d'enchaîner blagues graveleuses et sous-entendus salaces à tout bout de champ, sans que la gêne de mettre quelqu'un mal à l'aise ne l'effleure.
-C'est juste qu'il dégage quelque chose d'autre. Il a l'air moins con.
-Tu te répètes...
-C'est peut-être parce que c'est l'expression la mieux appropriée.
-Quoi qu'il en soit, tu devrais te pencher sur le cas, parce qu'il est drôlement canon.
-Oh.
Die expulsa le mot comme un boulet de canon, puis le répéta en contrôlant le tremblement rieur de sa voix. Son visage s'éclaira soudain, s'étirant en une expression amusée et interloquée.
-Tu essaies de me dire quelque chose ? Tu as une révélation à me faire ?
-Tu rigoles ou quoi ! Il faut bien un vrai mec entre nous...
-Kaoru, les gars hétéros ne remarquent pas un mec canon. Ils le traitent de tapette, au mieux.
-Tu deviens offensant Dee, gronda le brun.
Mais cela ne calma pas l'hilarité de l'autre, qui croisa de nouveau les bras et haussa les épaules.
-Très bien, si tu le dis.
Un rictus moqueur fusa entre ses lèvres à demi closes, mais Kaoru prit le parti de ne pas en tenir compte.
-Au fait, bien que ça n'ait absolument rien à voir... J'aurais voulu savoir si tu serais d'accord pour rester dormir ici cette nuit, reprit-il après s'être calmé.
Kaoru but la dernière gorgée de sa canette, et braqua sur son meilleur ami un regard inquisiteur.
-On a cours demain... Lui rappela-t-il tout en ayant parfaitement conscience de l'inutilité de la chose.
-J'en ai marre du lycée. Je crois que je vais laisser tomber, annonça Die avec insouciance.
-C'est pas sérieux...
-Au contraire. J'y pensais déjà depuis un moment, mais maintenant que plus personne ne peut m'empêcher de le faire...
-Si jamais tu prends cette décision, l'administration te demandera probablement une autorisation ou quelque chose du genre...
-J'imiterai la signature de ma mère. Ça fait des années que je signe les papiers à sa place... Elle ne faisait plus rien à la maison, tu sais.
Kaoru soupira lourdement, se leva de sa chaise et tendit sa canette vide à Die, qui la jeta pour lui dans la poubelle juste à côté.
Le jeune homme lui posa la main sur l'épaule et lui sourit amicalement.
-Tu fais comme tu le sens.
-Tu restes dormir ?
Die avait beau faire le malin, il n'en menait pas large, seul dans cette grande maison. Les derniers jours s'étaient écoulés dans un climat de sécurité, chez Toshiya : aucun souvenir pour faire émerger en lui des remords ou des interrogations.
Ici par contre c'était une autre histoire...
Alors ce soir, juste pour cette nuit, il voulait quelqu'un d'autre près de lui pour lui tenir compagnie. Quelqu'un avec qui jouer à la console toute la nuit et s'engueuler comme du poisson pourri, sans que cela n'ait aucune incidence sur leurs relations.
-D'accord, accepta Kaoru d'un hochement de tête. Mais surtout, surtout, tu ne cuisines pas !
~Boys don't cry~
Shinya jouait avec un bout de papier, le froissant du bout des doigts puis le dépliant doucement pour en lire les quelques lettres inscrites hâtivement juste avant une séparation imprévue.
D'un sourire, il se remémora cet après midi, la douceur du rire de son camarade, ses yeux perspicaces et la chaleur de sa voix.
Il n'aurait jamais pensé que la vie puisse à ce point couler dans le bon sens. Que tout aille pour le mieux aussi rapidement... Que déjà, après quelques semaines de cours à peine, il passe quelques heures à la terrasse d'un café avec Die et trouve ce fait aussi normal et logique que de parler à ses parents ou se lever le matin pour aller en cours.
C'était comme si tout s'était remis en place ; comme si le monde avait enfin retrouvé son sens. Il l'attendait depuis tellement longtemps... Avait fait tant de place pour lui dans ses rêves, ses pensées, chacun de ses soupirs et de ses interrogations, qu'il lui semblait tout connaître de lui sans avoir échangé avec lui plus de quelques mots concernant le plan personnel.
Shinya se leva de sa chaise, éteignit sa lampe de bureau et s'allongea sur son lit dans le noir. Il était trois heures du matin, et bientôt les stries du soleil matinal viendraient zébrer le ciel d'un noir d'encre dans lequel il s'était perdu durant plusieurs heures cette nuit.
C'était une habitude... S'asseoir à sa chaise, regarder dehors et oublier le temps qui passait. Tant de secondes et de minutes écoulées à ne rien faire d'autre que penser et s'extasier, élaborer des projets et créer en lui des conversations qui n'avaient jamais eu lieu, avec moult détails.
Le bout de papier crissait entre ses doigts, troublant le silence paisible de la nuit. Shinya n'avait toujours pas sommeil... Ses crises d'insomnie se faisaient de plus en plus régulières, et de moins en moins handicapantes. Certains se sentaient la nécessité de dormir neuf, dix heures par nuit ; Shinya, lui, se contentait de quelques heures de ci de là, quitte à sacrifier quelques instants de sa journée pour se reposer un moment.
Il fallait qu'il fasse quelque chose. Qu'il soit actif, qu'il ne laisse pas échapper cette chance immense qui lui tendait les bras pour la première fois depuis le début de sa vie. Jamais encore il n'avait eu une telle opportunité... Un tel coup de c½ur, qu'il devinait être réciproque.
Les mots tracés par le crayon illuminaient l'obscurité tant Shinya les connaissait sur le bout des doigts. Il pouvait deviner chaque courbe des lettres, les suivre du bout des doigts. Il s'était imprégné du contenu, des courtes phrases et des chiffres à jamais inscrits en lui.
Serrant ce bout de papier insignifiant contre son c½ur, Shinya ferma les yeux et, instinctivement, sa main libre tomba du lit et se tendit près du sol, tout près de la cachette de la seule amie qu'il avait jamais eue, celle qui avait fait sa fortune et qui encore aujourd'hui comblait ses nuits et ses jours.
Jusqu'à ce qu'il puisse avoir et posséder son nouveau joujou, il savait qu'elle serait là, fidèle et aimante.
~Boys don't cry~
Die et Kaoru s'étaient endormis tard dans la nuit, trop occupés à vider les dernières bouteilles d'alcool de la maison et s'abîmer les doigts sur les manettes de la console de jeu pour songer à se coucher et à dormir. Aussi le jour était-il levé depuis de nombreuses heures lorsque la sonnerie aigre du téléphone résonna à travers la maison transformée en capharnaüm. Elle mit de longues secondes à éveiller un écho en lui, le réveillant et le faisant ouvrir les yeux en grognant avec mauvaise humeur.
-Dee... Grouille-toi de répondre ou je t'enfonce de putain de téléphone là où je pense... Marmonna Kaoru, allongé juste à côté de lui, en enfouissant sa tête sous les oreillers.
-Tant de gentillesses dès le matin ! Je n'en demandais pas tant, rétorqua Die d'une voix encore rauque de sommeil.
Kaoru bougea lentement, resserrant la couverture autour de son corps pendant que l'autre s'asseyait difficilement sur le bord du lit, la tête lourde et battante à cause de la sonnerie qui s'égrenait toujours, insistante.
-Qu'est-ce que t'attends ! S'énerva subitement une voix étouffée venue de sous les oreillers.
Die lança un regard assassin à sa loque de meilleure ami, puis se dressa en position debout et courut, ou du moins marcha rapidement jusqu'au poste de téléphone en haut des escaliers.
-Allô ?
Il toussa pour s'éclaircir la voix et frissonna à cause de l'air frais qui soufflait sur ses jambes nues depuis la fenêtre ouverte du fond du couloir.
-Allô ! Répéta-t-il avec plus d'insistance, agacé par cette absence de réponse.
-Est-ce que je suis chez Die ?
-Oui. Vous êtes ?
-Désolé, j'ai oublié de me présenter... Je suis Shinya. De l'école.
Die chercha un court instant dans sa mémoire, les pensées encore brouillées par l'alcool et la courte nuit qu'il venait de passer, puis le jour se fit dans son esprit.
-Bien sûr, désolé. Je viens de me réveiller, je n'avais pas reconnu ta voix.
-Pas de problèmes. Je te dérange ou tu as un peu le temps de parler ?
-Et bien...
Die considéra très rapidement les choses, mettant en balance l'envie qu'il avait de mieux connaître Shinya et les douleurs musculaires qui se réveillaient à lui maintenant qu'il se tenait debout.
-Vas-y je t'écoute.
-Ça va sûrement te paraître bizarre...
-Voilà qui commence bien ! Plaisanta le brun, frottant son bras du plat de la main pour réchauffer ses veines.
-Commence pas à te foutre de moi, rit Shinya à l'autre bout de la ligne.
-Désolé. Vas-y, continue.
-Je repensais au début d'après midi qu'on a passé ensemble hier, et bon... C'était vraiment sympa d'avoir quelqu'un à qui parler dans cette classe de fous.
-Ah, tu trouves aussi ?
-Quoi donc ?
-Que c'est une classe de fous...
-J'ai envie de dire que c'est un euphémisme...
Die ricana nerveusement, incapable de réagir autrement à cause du brouillard épais qui obscurcissaient son cerveau.
Il entendit un éclat de voix au loin, et se retourna en sursaut avant de comprendre qu'il ne venait pas de derrière lui mais de beaucoup plus loin, à l'autre bout du fil.
-On m'appelle je vais devoir raccrocher.
-D'accord.
-On pourrait se voir bientôt ? En dehors des cours, je veux dire.
-Oui, bien sûr. Demain à quatre heures à la sortie, ça te va ?
-C'est parfait ! A demain.
-Salut, merci d'avoir appelé.
Die raccrocha dans un état second, encore sous l'emprise vaporeuse des brumes d'alcool. Une nausée lui souleva l'estomac mais il porta rapidement la main à sa bouche et se traîna péniblement jusqu'à sa chambre, où Kaoru ronflait comme un ours, et se glissa en gémissant sous les couvertures.
Le sourd ronflement de Kaoru s'interrompit soudainement, probablement troublé par le mouvement du matelas, et le jeune homme extirpa soudain sa tête de sous les oreillers pour darder un regard ensommeillé sur son meilleur ami.
-C'était qui ?
-Le type dont je t'ai parlé hier, Shinya.
-Tiens, tiens !
Tout à coup réveillé par cette révélation, le brun se hissa sur un coude et sourit à Die.
-C'était pour une proposition salace ?
-Bien sûr ! Il a fantasmé sur moi toute la nuit et voulait absolument me voir pour tout mettre en ½uvre dès aujourd'hui !
Sarcastique, Die prit un oreiller pour menacer Kaoru avec mais une soudaine faiblesse musculaire le dissuada de persévérer dans cette voie.
-Et toi évidemment, couille molle que tu es, je parie que tu as refusé .
-Pas du tout, une nuit de folie m'attend ce soir, sourit fièrement Die. La couille molle assure !
Ils éclatèrent ensemble de rire mais se reprirent rapidement, encore rendus sensibles par ce difficile lendemain de beuverie.
-Je le vois demain. Et contrairement à ce que tu penses, je n'ai aucune vue sur lui, éclaircit Die par souci de clarté.
-Je le sais, Dee. Maintenant si tu veux bien... Je pense que je vais tenter d'aller faire une douche.
-Bonne chance...
Kaoru se leva péniblement et sortit de la pièce en râlant ; resté seul, Die ferma les yeux et, faisant un instant abstraction de son c½ur qui battait puissamment dans sa tête, s'abandonna aux bras de Morphée pour une fin de nuit qui n'avait rien de réparatrice.
A suivre...