Auteur: Cactus
Genre: One Shot
Pairing: Kaoru x Shinya
Adieu.
Shinya avait toujours détesté ce mot. Il le repoussait à chaque fois de toutes ses forces, évitant d'un sourire ou d'un regard de le prononcer, de faire rouler ces deux minables syllabes dans sa bouche hésitante. Il ne voulait pas perdre les gens à jamais, ne supportait pas l'idée d'une éternité passée sans eux.
L'éternel solitaire avait tout simplement trop peur des autres, peur de s'attacher et de leur dire adieu, pour faire tomber le masque et s'offrir à eux sans réserve, pudeur ni crainte.
Et puis, la dimension divine que lui inspirait un adieu l'effrayait plus qu'il n'aurait osé l'avouer.
A Dieu.
Le souvenir de l'unique fois où le mot avait franchi ses lèvres le brûlait furieusement au plus profond de lui-même. Il se souvenait de cet instant comme d'un exercice d'équilibriste, un numéro de funambule sur un fil invisible tendu entre les deux extrémités d'une falaise. L'éternité et la douleur s'offraient alors la généreusement à lui sous la forme d'un visage souriant et pourtant humide de larmes versées.
Shinya avait tendu la main, confiant...
Sa frimousse d'enfant s'était illuminée l'espace d'un instant unique et pur...
Et puis le rêve s'était évanouit, les bras autour de son corps évaporés et l'absence cruelle avait déclenché en lui des pleurs irrépressibles.
Envies de tout casser, de se mordre jusqu'au sang et de s'écrouler à force de larmes.
Shinya n'avait alors pas eu le choix.
Sa seule erreur avait été d'espérer, de croire que le sort ne s'acharnerait pas et que ces choses là n'arrivaient qu'aux autres; son unique tort l'avait précipité au fond du gouffre.
Là bas dans le précipice marin, les larmes et les sourires ne signifiaient rien du tout. Il était seul, abandonné, et le froid mordant de la solitude l'avait engourdi à un point tel qu'il ne ressentait plus de douleur qu'en de rares occasions.
Il avait été précipité dans les vagues malgré lui, et l'écume avait un goût amer.
Alors non, Shinya ne voulait plus jamais le dire.
Plus d'adieux, pas même d'au revoirs. Simplement un sourire ou un geste, pour se protéger, et ne pas souffrir.
Dans le tumulte de la gare, le temps filait entre leurs doigts à une vitesse incalculable. Ils se regardaient, figés par la pudeur et l'angoisse, et se souriaient nerveusement en cherchant les mots à poser sur leurs sentiments.
Leurs regards se posaient alternativement sur la foule pressée, ces centaines de personnes au visage fantôme et indifférent, puis sur l'autre, cet autre dans lequel ils croyaient si bien se retrouver eux mêmes.
Leurs mains unies comme pour anticiper l'inévitable séparation qui se rapprochait dangereusement, ils se faisaient l'effet de deux idiots dans un monde ennemi de bruits et de couleurs inconnues.
-Tu m'appelles quand tu arrives? Murmura Shinya.
Faussement indifférent, Kaoru hocha la tête et s'autorisa un sourire moqueur.
-D'accord maman.
Shinya ferma les yeux, glacé par ces paroles presque prophétiques.
-Ne reste pas là, mon chéri. Va jouer dehors avec tes cousins.
-D'accord maman.
Shinya avait couru à l'extérieur, confiant et insouciant. Ses pieds nus battant allégrement l'asphalte inondée de soleil, il avait rejoint ses cousins dans une cabane construite au pied d'un vieil arbre dont le tronc portait les stigmates du temps, de l'âge et des jeux d'enfants depuis devenus grands, prématurément pour certains d'entre eux.
Shinya vivait ses dernière heures d'enfance, et la maturité le guettait avidement depuis le pas de la porte.
Le brancard était sorti de la maison, sa mère le suivait de près; curieux, Shinya avait accouru sans savoir qu'il se condamnait à une douleur immense, une perte irréparable.
-Maman, qu'est-ce qui se passe...?
-Shinya...
Le visage torturé de souffrance, son père l'appelait; docile, le garçon s'était approché, et avait sourit malgré sa peur enfantine.
-Adieu, mon fils.
Shinya ne voulait pas le dire; il devinait déjà l'étendue de la signification de ce misérable mot, mais la politesse et l'amour filial l'avaient emporté sur ses réticences.
-Adieu, papa.
La chaleur de la main de Kaoru le réconfortait, mais les frissons de plaisir qui en découlaient l'intriguaient.
Shinya se savait perdu; le brun partait pour une durée indéterminée, l'abandonnait à sa solitude et ne pourrait plus combler les défauts d'un vie trop fade dès lors qu'il n'en faisait plus partie.
-Le train en direction d'Okinawa partira dans cinq minutes.
L'annonce grésillante les rappela à la cruelle réalité.
La séparation, le manque, le besoin et l'ennui.
Ils échangèrent un regard affolé, s'étreignirent plus amoureusement que jamais mais ne se firent aucune promesse, sachant qu'elles seraient déçues.
Kaoru partait, pour toujours ou pour quelques mois, peu importait: à son retour, si retour il y avait, rien ne serait plus comme avant et ni l'un ni l'autre ne souhaitaient gâcher leur histoire en y apposant de nouveaux souvenirs.
Les instants vécus auparavant leur suffisait.
-Je t'aime, chuchota Shinya au creux de l'oreille de Kaoru.
Il en frissonna de plaisir, étonné lui-même des preuves d'affection dont l'absence avait jusqu'ici été leur seule porte de sortie.
A présent, pas de retour en arrière.
Pour une fois, pour cette fois, ils se laissaient aller, parce que l'imminence de la séparation déliait leur langue et leurs sentiments.
-Je dois y aller maintenant.
Kaoru se détacha de Shinya, empoigna sa valise et caressa la joue de son amant avant de monter dans le train sans se retourner.
Seul sur le quai au milieu de ces gens, un sourire désabusé aux couleurs de l'amour flottant sur les lèvres, Shinya plissa les yeux et serra les lèvres dans l'espoir de ne pas pleurer.
Mais deux dimensions venaient de trouver leur point de rencontre, deux dimensions du temps raisonnablement opposées et intimement liées; les adieux se confondaient, les larmes ne coulaient que par amour et par peur.
-Ne me laisse pas...
Deux prières inutiles et inaudibles.
Shinya regard, désemparé, le train quitter la gare avec force bruits.
C'était trop tard à présent.
Kaoru était parti, et la solitude colmaterait les brèches douloureuses de sa carapace dorée.
-Adieu...
Shinya ne savait plus à qui il s'adressait, et peu importait.
Il avait aimé.
C'était tout ce qui comptait.
~OwArI~
Cactus