Comme promis! ^^Le poing de Kyo tambourinait impérieusement contre la porte, se répercutant à travers toute la maison jusqu'à l'étage, où Die était toujours allongé sur son lit, tel une loque sans volonté ni vie propre.
Le vacarme que causait le blond sembla enfin réveiller un semblant d'humanité chez le jeune homme. Il se redressa sur son séant, clignant des yeux à cause d'un soudain vertige, puis sauta sur ses pieds et dévala à toute vitesse les marches de l'escalier, chacun de ses pas trouvant un écho dans son esprit vide de toute pensée.
Tap, tap, tap... Mesure de ses pas sur le parquet, enjambées pressées d'une ombre débitrice d'une silhouette humaine.
-Tu as une idée de l'endroit où elle peut être ?
La question avait fusée d'un coup, à l'instant même où Die avait ouvert la porte. Debout sur le seuil, les cheveux ébouriffés et les joues rouges d'avoir couru, Kyo dévisagea Die sans aucune gêne, son esprit concentré sur l'unique but qu'il se donnait aujourd'hui.
-Je pense qu'elle a cherché à voir un dealer. N'importe lequel, pourvu qu'il lui fournisse sans histoires sa coke.
-ça fait un sacré paquet de possibilités, grinça Kyo.
Le vent s'était levé là dehors, emportant dans sa danse quelques feuilles mortes abandonnées au pied des arbres qui bordaient l'avenue. Elles virevoltaient dans l'air, insouciantes et légères. Planté devant la porte, les membres lourds et l'esprit échauffé, Die se sentait aussi impuissant que ces feuilles emportées sans qu'on leur ait demandé leur avis.
Il frissonna de froid, mais son cerveau gourd n'effleura pas la possibilité de faire entrer son ami, lui offrir une tasse de café chaud et prendre des décisions à tête reposée.
Il n'avait pas le temps...
Le temps...
C'était ce qui lui manquait, précisément.
Qui savait ce qui pouvait arriver à sa mère, chaque seconde qui s'écoulait et qu'elle passait éloignée de lui ?
-Il faut que tu m'amènes à Toshiya, souffla Die à Kyo.
C'était pour cette raison qu'il l'avait appelé.
Kyo connaissait Toshiya. Toshiya connaissait des dealers. Et parmi ces dealers, l'un d'eux avait eu des contacts avec sa mère.
Equation diaboliquement simple à poser, mais aux rouages si complexes que la résolution lui paraissait être encore un fantasme.
-Toshiya...?
Le regard de Kyo se brouilla, l'incompréhension voilant ses pupilles si sombres et pures ; aussi vite que l'éclair, son expression s'éclaira et il hocha gravement la tête.
-Suis-moi. Il doit être chez lui.
Mécaniquement, Die referma la porte derrière eux et fit jouer ses lourdes clés dans la serrure. Elles tombèrent dans sa poche comme dans un puits sans fond, martelant ses cuisses à chacun de ses pas. Il suivait Kyo sans réfléchir, ses pensées uniquement tournées vers un seul but, ne laissant aucune place à la panique ; retrouver sa mère. Même défoncée, même malade, même morte... Il devait la retrouver.
Il fallait qu'il la sorte de là. Cette situation ne pouvait plus durer. Il ne pourrait pas tenir plus longtemps, supporter ce rôle de protecteur et d'ange gardien en même temps que celui d'ange de la mort... Il lui apportait la mort en sachet chaque lundi, le c½ur gonflé de remords mais incapable de dévier de cette conduite à cause de cette responsabilité qu'il ressentait au fond de lui.
C'est ma mère... Je ne peux rien lui dire... Et bien si, il le pouvait. Et il le ferait. Elle ne pouvait pas continuer à se détruire, à le détruire, à abolir jour après jour ce quotidien qui les guidait l'un comme l'autre dans cette longue route pavée d'enfers.
Les yeux fixés sur le dos de Kyo, ses sens insensibles à la température extérieure ou même aux bruits de la rue, Die avançait inexorablement vers son destin.
A quel point, il ne s'en doutait pas encore...
Ils montèrent dans un bus sans échanger une parole, un regard. Kyo paya le ticket de Die, le brun ne le remercia pas et se contenta de s'asseoir sans broncher. Les mains croisées sur les genoux, il regardait sans le voir le paysage défiler pendant que Kyo cherchait frénétiquement à joindre un Toshiya apparemment peu désireux de décrocher son téléphone.
Vingt minutes plus tard, arrêt du bus. Kyo se leva, Die l'imita ; ils descendirent l'un après l'autre dans un parfait ensemble, leurs pas fendant le vent et le froid dans le même rythme.
-Il habite loin ? Interrogea Die, le souffle court à cause du stress et du froid.
-On y est dans cinq minutes, le rassura Kyo tout en tripotant nerveusement son téléphone dans sa poche.
Toshiya ne répondait pas à ses appels, ce n'était pas dans ses habitudes. Bien sûr, il y avait des tas d'explications plausibles... Tout comme il en existait d'autres, qui le rassuraient beaucoup moins et lui inspiraient un mauvais pressentiment.
Les rues se succédaient rapidement, longues coulées de béton et d'asphalte étrangement similaires avec leurs voitures garées au bord des trottoirs, leurs entrées d'immeuble à demi laissées à l'abandon et leurs poubelles débordant sur la route.
Die n'avait pas l'habitude de ce décor, c'était un aspect de la ville qu'il ne connaissait pas, mais ses yeux semblaient comme aveugles à ce spectacle.
-Qu'est-ce que tu vas lui demander ? S'enquit Kyo d'un ton presque inquiet.
-Toshiya m'a dit qu'il pouvait me fournir de drogue de meilleure qualité. Il doit connaître des gens, il est le seul à pouvoir m'aider à retrouver ma mère.
Le blond hocha la tête, l'air songeur. A peine quelques secondes plus tard, sa bonne conscience prenant le pas sur ses hésitations, il laissa échapper les mots qui lui pesaient.
-Il faut que tu saches que Toshiya est loin d'être un enfant de ch½ur, Die...
-Merci, je m'en étais douté, le railla le brun en retrouvant l'espace d'un instant ce sens de l'humour caustique qui le caractérisait avant ce plongeon dans l'enfer.
Ils marchaient toujours droit devant.
Comme à l'aveuglette.
-Ce que je veux dire, c'est qu'il risque de te demander quelque chose en échange de son aide. C'est comme ça que ça marche, avec lui.
-Et toi ? Qu'est-ce que tu lui offres en échange de l'hébergement ?
Kyo secoua la tête sans répondre ; Die n'insista pas. Il n'était pas certain de vouloir connaître la réponse à cette question.
-On arrive, fit le blond, profitant de l'occasion pour détourner l'attention de l'adolescent sur un autre sujet.
L'immeuble dans lequel ils entrèrent n'était ni plus ni moins semblable aux autres qui bordaient la rue. Ils grimpèrent des marches étroites et grinçantes, l'escalier dégageait comme une odeur de tabac et de produits détergents qui tira une grimace à Die.
Il leva la tête dans les hauteurs de l'immeuble, étourdi par le nombre d'étages qu'il abritait, et échangea avec Kyo un même regard inquiet.
-On la retrouvera, le rassura le blond sans même qu'il ait besoin de lui faire part de ses pensées.
Die le remercia d'un faible sourire, sa main tremblante vissée à la rampe d'escalier.
-Combien d'étages ?
-C'est au troisième.
Enfin, palier de l'étage attendu.
Ouverture d'une lourde porte, traversée d'une cour d'immeuble encombrée par des séchoirs à linge et des vélos, regard mauvais à l'égard d'un chat au dos arrondi.
Die se mouvait dans un brouillard de gestes mécaniques.
Kyo s'arrêta enfin devant une porte au fond d'un long couloir à la moquette rouge. Die fronça le nez, incommodé par l'odeur d'oignon, et le précéda sans demander son reste dans l'appartement dès que l'entrée fut ouverte.
-Toshiya ? Appela le blond en refermant la porte derrière son ami.
Pas de réponse. Intrigué et inquiet, Die n'accorda qu'une brève attention au petit appartement, passant sans s'arrêter sur le salon aux dimensions modestes pour s'intéresser à l'obscurité du couloir qui s'étendait devant lui.
-Toshiya, c'est important ! Insista Kyo d'un ton qui n'admettait pas la fuite.
-C'est pour quoi ? Répondit une voix ennuyée, au fond de l'appartement.
-Viens s'il te plaît.
-Trop crevé...
Kyo adressa un sourire d'excuse à Die et s'éloigna à pas pressés dans le couloir obscur pour revenir moins d'une minute plus tard avec un Toshiya aux cheveux ébouriffés et aux yeux collés de sommeil, qui bailla ostensiblement sans égard pour la présence de Die.
-ça a intérêt à être important, marmonna-t-il en croisant les bras sur sa poitrine.
Son air boudeur n'impressionna personne, et surtout pas Die. Ce dernier se redressa de toute sa hauteur et toisa le jeune homme avec tout le mépris dont il se sentait capable.
-Ma mère a disparut.
-Désolé de l'apprendre... Soupira Toshiya en roulant des yeux. Mais je ne vois pas en quoi ça me concerne.
Ils se tenaient là, debout l'un face à l'autre, sous le regard inquiet de Kyo.
Et Die crevait de fureur à l'idée que si Toshiya se décidait à parler, il lui serait probablement éternellement redevable.
-Ma mère se drogue, confessa-t-il du bout des lèvres.
Il fut aussitôt pris d'un frisson irrépressible ; sa fierté venait de s'envoler en même temps que ce secret.
Dans les yeux de son interlocuteur passa un bref éclair de surprise, rapidement remplacé par cette froide expression désespérément neutre qu'il lui avait toujours vue.
-Donc, les courses du lundi matin ne sont pas pour toi.
-Finement deviné, Sherlock, ne put s'empêcher de persifler Die.
-Et donc, tu as besoin de moi pour la retrouver, c'est ça ? Résuma Toshiya en souriant.
-C'est ça, acquiesça Kyo à la place de Die.
Le brun lui lança un regard mauvais, auquel Kyo répondit par un haussement d'épaules indifférent.
-Tu dois connaître du monde dans ce milieu, non ? Il y en a forcément un qui connaît ma mère. Ne serait-ce que celui que je vois le lundi matin...
-En effet, je connais du monde. Mais pourquoi je devrais t'aider ? Tu as été clair l'autre jour. Lumineux, même. Tu voulais que je te laisse tranquille, très bien. Mais ne viens pas ensuite me demander d'aller fouiller dans la merde pour retrouver ta mère.
Le ton dur et froid de Toshiya fit courir un frisson sur la peau de Die. Il jeta un regard éperdu à Kyo, qui semblait tout aussi catastrophé que lui par les paroles du brun.
-Toshiya, c'est plus grave qu'une histoire d'école, intervint Kyo une nouvelle fois.
-Je ne suis pas assistant social je te rappelle. Si je devais m'occuper des problèmes de chaque drogué que je croise chaque jour, je ne me coucherai jamais.
-Je ne te demande pas de t'occuper de chacun d'entre eux. Je ne te demande même pas de t'occuper de ma mère, juste de la retrouver, plaida Die sans parvenir à se défaire d'une certaine agressivité dans le ton de sa voix.
-Allez Totchi... Ajouta le blond.
Toshiya tourna la tête vers son colocataire, soupira et leva les yeux au ciel.
-Pourquoi est-ce que ça te tient tellement à c½ur ? Tu n'as rien à voir là dedans...
-Die était un de mes meilleurs amis, répondit Kyo, sur le qui-vive.
-Était ? Releva le brun.
-A Kyoto.
Ils s'observèrent un instant sans ciller, chacun refusant de laisser entrapercevoir à l'autre ce qu'il pouvait ressentir en cet instant.
-Ecoute Toshiya, reprit Die en s'avançant d'un pas vers le jeune homme. Je sais que tu ne me dois rien, et qu'il n'y a aucune raison pour que tu acceptes de m'aider... Mais ma mère est tout pour moi. Il n'y a personne à part elle pour qui j'accepterai de me perdre au point de venir de demander ton aide, alors que tu fais partie du monde à cause duquel elle a sombré de l'autre côté, et moi avec. Même si tu refuses de m'accorder un tant soit peu de ton temps, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l'aider.
Il s'interrompit un instant, les poings serrés et les joues rendues rouges par la colère et la panique qui commençait à gronder en lui. Par tous les pores de sa peau, à chaque nouvelle seconde qui s'écoulait, il sentait une violente impuissance s'emparer de lui, comme s'il ressentait physiquement l'éloignement et l'indifférence qu'il savait prendre corps chez sa mère chaque fois qu'elle consommait une nouvelle dose de drogue.
-Je te donne ma parole que quoi que tu décides, c'est la première et la dernière fois que je te demande de l'aide. Le temps court et ne m'attend pas, alors si tu ne veux pas...
-C'est d'accord, le coupa Toshiya.
Resté silencieux durant la plaidoirie de son camarade, il s'avança à son tour d'un pas et posa une main rassurante sur son épaule.
Dans ses yeux étonnamment sombres dansait un feu aux éclats de cristal, qu'on aurait pu imputer à de la froideur si un sourire ne réchauffait pas ses traits de madone.
-Je vais t'aider. Toi et Kyo m'attendez ici et...
-Pas question ! S'insurgea immédiatement Die.
Il recula vivement, échappant ainsi à l'emprise d'une main qui demeura suspendue un instant dans le vide.
Il n'avait même pas eu le temps de se réjouir de l'aide précieuse que Toshiya acceptait de lui apporter que déjà, la colère rompait les dernières barrières qui maintenaient son esprit à flots.
-Je viens avec toi.
-Ce détail n'est pas négociable ! Rétorqua Toshiya d'un air menaçant. Tu n'as pas idée de ce que tu pourrais voir ou entendre, crois-moi ce n'est pas un décor où jouer les héros est particulièrement bien vu !
-Tu crois vraiment que je pourrais rester ici bien sagement et attendre patiemment que tu ramènes ma mère ? Tu ne la connais pas ! Cracha Die un ton au dessus de celui de son vis-à-vis. Tu ne sais même pas à quoi elle ressemble, comment veux-tu la retrouver tout seul ? Et quand bien même par miracle tu devinerais son identité, elle refuserait de te suivre ! Il est totalement exclu que je ne t'accompagne pas.
-Je me fous complètement de tes états d'âmes, Die, menaça Toshiya.
Ils étaient à présent si proches qu'ils distinguaient le moindre frémissement dans les traits de l'autre. Toshiya enfonça son index dans l'omoplate de Die, son visage durcit par une résolution sans limites.
-Tu ne viendras pas, c'est clair ? Là-bas, c'est l'enfer. Et les gens qui y traînent sont loin, très loin d'être de bons samaritains. Un faux pas et hop ! Tu peux te retrouver entre leurs griffes, et moi avec.
-Tu n'as aucun ordre à me donner. J'irai même si je dois marcher sur des tessons de verre pour te suivre, et ce avec ton accord ou non.
-Il a raison.
De nouveau, la voix posée et tranquille de Kyo vint interrompre leur petit duel ; ils dirigèrent tous deux leurs regards vers lui, les pupilles encore brillantes de fureur et de mots coupants prêts à exploser au moindre prétexte.
-Die ira avec toi même si tu le lui interdis, et moi aussi. Votre dispute nous fait perdre du temps...
Toshiya secoua violemment la tête, énervé de se savoir en position inférieure en cet instant précis.
Il tira son vieux tee-shirt vers le bas, réflexe nerveux hérité de son enfance, et disparut dans la salle de bains sans un mot. Il en ressortit moins de trente secondes plus tard, les cheveux peignés et le visage sommairement lavé, et enfila ses chaussures toujours sans émettre un seul son.
Juste avant de sortir de l'appartement, il lança par-dessus on épaule un regard mauvais à l'adresse de Die et Kyo, si noir que les deux jeunes hommes en furent tous deux surpris.
-Je vous aurai prévenu, dit-il seulement d'une voix sombre.
Ils hochèrent la tête dans un parfait ensemble, et c'est les mains tremblantes d'appréhension que Die emboîta résolument le pas à Toshiya, suivit par un Kyo aux sourcils froncés et aux poings enfoncés dans les poches.
~Boys don't cry~
~Boys don't cry~
L'endroit en question était situé en plein milieu d'un complexe industriel laissé à l'abandon. De grands bâtiments délabrés à la peinture écaillée et aux fenêtres éclatées écrasaient par leur taille et dimensions d'autres bâtiments, ceux-là plus modestes. Les fenêtres des premiers étages avaient été sommairement bouchées par une matière noire, que Die en s'approchant crut identifier comme des sacs poubelles.
Depuis l'extérieur, rien ne laissait présumer un enfer au beau milieu de cet amas de briques et de béton. Le grillage semblait à lui seul suffisant pour dissuader toute personne normale de s'aventurer parmi les limbes de ce labyrinthe grandeur nature ; mais loin de toutes ces considérations, Toshiya écarta simplement un lambeau de grillage qui pendait contre le mur, laissant à Die et Kyo le soin de remettre le leurre en place.
-Pourquoi ils laissent cet endroit comme ça...? Marmonna Die en regardant autour de lui sans parvenir à cacher son malaise.
-Trop cher à remettre en état, lui répondit Toshiya. De toute façon, ils savent très bien ce qui se passe ici. Mais s'ils nous viraient, on irait ailleurs.
Die aurait tout donné pour faire demi-tour et rentrer chez lui. Il n'était pas du genre trouillard, mais la perspective de ce qui l'attendait là bas le glaçait jusqu'au sang.
Il devait à chaque pas se rappeler qu'il était là pour sa mère...
Pour la sauver.
Il ne voulait pas découvrir ce monde autour duquel gravitait pourtant sa vie.
A côté de lui, Kyo, devinant ses pensées, le réconforta d'une vague tape dans le dos, tentant du même coup de lui transmettre un sourire, en vain.
Leurs pas résonnaient presque au milieu de ces tuyaux au ventre crevés, des briques blanchies à la chaux et des tas de ferrailles abandonnées au coin de chaque bâtiment.
Sous le ciel d'un bleu limpide, ils sentaient le soleil les happer dans ses rayons brûlants, et chaque coin d'ombre les attirait comme des aimants.
Une longue marche vers l'enfer, qui ne dura en définitive pas plus de vingt secondes mais durant laquelle Die eut la sensation d'avoir gagné dix ans d'un coup.
-On y est.
Toshiya franchit un seuil sans portes, mais dont le long couloir s'ouvrait sur une obscurité parfaite, parsemée de points blancs dus à la persistance du soleil sur leurs rétines.
Die et Kyo le précédèrent d'un pas hésitant ; immédiatement, ils luttèrent contre la puanteur insupportable qui régnait.
Relents d'urine et d'excréments, de transpiration, de vomissures et de chien mouillé... Elle leur sauta à la gorge, telle un monstre insidieux pressé de les voir recracher ce qu'ils avaient dans le ventre.
-Je vais vomir...
L'annonce de Die ne fit sourire personne.
Peut-être était-elle trop sincère et compréhensible.
Ils avancèrent sans se retourner, malgré l'odeur et les murmures inquiétants qui résonnaient dans le vide de ce lieu. Quelques silhouettes humaines les déshabillèrent du regard quand ils les dépassèrent ; Die les regardait avec horreur, terrifié à l'idée que sa mère puisse se trouver ici.
C'est la dernière fois... Tu arrêteras toute cette merde, maman. C'est fini. C'est fini... Il se répétait cette prière inlassablement, pour tenir le coup et supporter de se pencher devant tout le monde au cas où il s'agirait de sa mère.
Une fois seulement, Toshiya s'arrêta pour calmer à quelqu'un ; c'était dans une pièce dépourvue de mobilier autre que quelques chaises, éclairée par la faible lueur d'une ampoule nue. Die avait aventuré son regard sur les murs grisâtres, et de longs sillons de sang agrémentés de quelques tâches solitaires avaient suffit à lui faire baisser la tête.
Frissonnant d'horreur, Kyo les suivait sans piper mot, les yeux écarquillés et les lèvres serrées en une ligne fine.
-Comment tu peux supporter de venir ici...? Chuchota-t-il à Toshiya au moment où ils pénétrèrent dans une pièce quasiment identique à celle dans laquelle ils s'étaient arrêtés précédemment.
-On s'habitude à tout, répondit sinistrement le brun.
Mais déjà, Die ne les écoutait plus ; il venait de reconnaître la silhouette ramassée sur elle-même sur une banquette sale au fond de la pièce.
-Maman ! Appela-t-il d'une voix étouffée en se précipitant vers elle.
Quelques autres drogués tournèrent vers lui un regard mauvais, mais il ne leur prêta pas attention. Pour lui, seule comptait la personne amaigrie et défoncée qui souriait dans le vide...
-Maman... Répéta-t-il en s'agenouillant près d'elle. Viens, je te ramène à la maison.
Elle leva enfin les yeux vers lui, ses pupilles si dilatées qu'elle paraissait aveugle. Un sourire béat éclairait son visage, le c½ur de Die se rompit en mille morceaux.
Il y avait si longtemps qu'il ne l'avait plus vue dans cet état... A chaque fois qu'elle se piquait, elle prenait soin de le faire à l'écart de tout le monde.
-La maison ? C'est ici ma maison, répondit-elle le plus sincèrement du monde.
-Non, tu n'as rien à faire ici. Ce n'est pas un endroit pour toi...
-Die...
Elle prononça son nom tout doucement, exactement de la même manière que lorsqu'il était encore enfant et qu'elle venait le border le soir.
Ç'en était trop pour le jeune homme, qui sentit de grosses larmes monter en lui. Il papillonna des paupières, espérant les chasser de quelques battements de cils, mais une énorme boule de sanglots contenus vint obstruer sa gorge et écraser ses cordes vocales.
-Viens maman, répéta-t-il gentiment. On rentre.
-Je t'aime.
-Moi aussi, je t'aime. C'est pour ça que tu dois me suivre...
-Tu ne comprends pas, Die.
Elle chercha tout à coup à se redresser, s'agrippant aux bras de son fils pour ne pas tomber à la renverse. Devant ses yeux vides et décharnés tombaient de longues mèches de cheveux filasse, que Die écarta d'un geste tendre.
-Je veux rester ici. Je veux mourir ici. C'est ma place.
-Bien sûr que non ! S'emporta Die, la serrant par la taille pour s'assurer qu'elle maintienne un certain équilibre, à genoux sur sa couchette. C'est la drogue qui te fait dire ça !
-Je n'ai jamais été aussi sûre de ma vie de ce que je dois faire, continua sa mère, imperturbable, sans se départir de son sourire lumineux. Je sais que c'est la meilleure chose, pour toi et moi. Tu vas retourner d'où tu viens, et m'oublier, d'accord ? Vivre ta vie comme si j'étais morte... Mes amis s'occuperont de moi.
-Tes amis ? Répéta Die, estomaqué.
-Ils m'aiment, eux aussi...
-Tu vas mourir si je te laisse ici, murmura Die, espérant ainsi la convaincre.
-Je sais.
Elle hocha la tête, certaine de ses actes, paisible du fond de son délire.
-Je mourrais aussi si je pars avec toi.
-Mais tu...!
-Die.
Elle l'interrompit d'un sourire, l'emprise de ses mains sur ses bras perdant tout à coup de leur force.
-Mon fils. Tu es tout ce que j'ai. Tu n'es encore qu'un enfant... Mais tu es tellement grand, mon chéri.
Sa mère baissa la tête, laissa ses mains retomber le long de son corps et se redressa de toute sa hauteur. Elle renversa soudainement la tête en arrière, levant haut les bras vers le plafond, cherchant à l'atteindre une bonne minute durant sous le regard désespéré et angoissé de son fils.
Il ne savait même plus quoi dire... Quoi faire pour la persuader de le suivre...
A bout d'idées, fatigué de son comportement, de cette journée qui n'en finissait pas, de cette vie qui n'en était pas une, il se releva d'un bond et attrapa violemment un de ses poignets.
Là-bas, au seuil de la pièce, Toshiya et Kyo eurent un mouvement dans sa direction mais ils préférèrent rester à l'écart.
Il émanait de Die une autorité et une sensation de violence inhabituelle, surtout pour quelqu'un d'ordinaire si calme.
-Tu viens maintenant ! Imposa l'adolescent à sa mère en secouant son poignet dans tous les sens, espérant ainsi l'inciter à bouger et à se mettre debout.
Au contraire, elle lui lança un regard éperdu de terreur, et se recroquevilla de son mieux contre le mur, son bras maigre agité par des soubresauts dus à la pression exercée par la main de Die.
-Laisse-moi ! Supplia-t-elle d'une voix fluette.
Une véritable épouvante se lisait sur son visage émacié, mais Die refusait de se laisser attendrir. Il n'avait pas fait tout ça pour rien... Il n'était pas venu la chercher jusqu'ici pour l'abandonner sans se battre... Il ne pouvait pas accepter de rentrer chez lui sans elle, se coucher dans son lit et l'imaginer dans cette pièce aux allures de salle de torture, en train de se piquer et de mourir à petit feu...
Au fur et à mesure des secondes qui passaient, il augmentait l'intensité et la violence de ses gestes, la tirant vers lui et l'obligeant à se mettre debout. Le problème étant qu'une fois sur ses jambes, sa mère ne trouva ni la force ni l'énergie de tenir dans cette position ; elle s'écroula par terre, sa robe et son manteau d'hiver étalés autour d'elle, son bras hissé par le haut par Die.
Il y eut soudain un mouvement du côté des autres drogués, qui jusqu'ici s'étaient contentés d'observer en silence sans réagir; ils se levèrent, marmonnant des paroles incompréhensibles pour le commun des mortels, et firent face à Die, cinq ou six grands asiatiques aux traits squelettiques, le regard traversé par des éclats de fureur et de violence contenue, visiblement prêts à en découdre avec lui.
Décontenancé, le jeune homme lâcha sa mère et recula de quelques pas.
-Dégage ! Lui cria l'homme le plus proche de lui, le plus buriné du groupe.
-T'as rien à foutre ici ! Enchérit un autre.
-Elle veut rester, elle restera ! T'as rien à dire là-dessus, ok ?
Leurs beuglements portaient des accents de mort, Die n'en menait pas large.
-Elle est ma mère... Protesta-t-il néanmoins.
-Mais elle est adulte, tu n'as aucun droit de la forcer à partir !
De son côté, Toshiya poussa un soupir ennuyé, et se pencha à l'oreille de Kyo.
-Je l'avais bien prévenu qu'il allait se faire mal voir...
-Tu ne peux pas faire quelque chose pour lui ? S'insurgea le blond, les yeux rivés sur Die qui tentait de négocier.
-Ils sont complètement défoncés, Kyo ! Rétorqua Toshiya. La seule loi qu'ils connaissent, c'est celle du groupe ! S'il veut sortir de là entier, la seule solution c'est d'oublier sa mère...
Or, il s'agissait précisément du chemin qu'avaient emprunté les pensées de Die. Il regardait autour de lui, oppressé par la violence inattendue qu'il sentait chez ses interlocuteurs, paniqué à l'idée de laisser sa mère là... Elle ne lui accordait pas un seul regard, se massant le poignet en injuriant son fils à voix basse, tâtonnant autour d'elle à la recherche d'un objet inconnu, et un flot de haine immergea tout entier l'esprit de Die.
Il se sentit suffoquer, honteux de ressentir cette émotion à l'égard de sa propre mère, mais il n'y pouvait rien...
Elle l'avait abandonné depuis longtemps, sa présence ici et son refus de le suivre le prouvait parfaitement, n'est-ce pas ?
Il n'existait plus pour elle...
Elle n'était plus rien, sa mère était morte, il maintenait à flots une illusion perdue pour ne pas sombrer dans la folie et la colère...
Tout sautait maintenant, comme le couvercle d'une casserole mise à ébullition.
Amour et haine se mélangèrent en lui, rampant à l'intérieur sans sommation, sans répit et sans remords, happant tout ce qui l'avait incité à courir à son secours alors même qu'elle ne demandait que le contraire... Qu'il la laisse tranquille.
Oublie la, Die... Vis ta vie... Comme elle te l'a demandé. C'était si facile d'écouter cette voix au fond de lui. Tellement lâche...
Die n'avait plus la force de jouer les héros, de se battre contre du vent. Sans cesse, elle repousserait son aide, chercherait un moyen de contourner ses règles et ses supplications, goûterait un peu plus avidement à sa fin qui s'avançait inexorablement...
Finis-en. La colère explosa sourdement en lui, recouvrant chacun de ses organes d'un sentiment noir et profond, l'autre face du miroir, la fin logique et attendue de ce long parcours aveugle...
L'indifférence.
Pars. -Très bien, les gars. Calmez vous, je vous laisse tranquille.... Je pars.
-File nous ton fric ! Réclama soudain l'un d'entre eux.
-Je n'ai rien.
-Il a toujours son portefeuille sur lui ! S'égosilla tout à coup sa mère, tournant vers le petit groupe un regard avide et fou.
Ce fut la fin.
Plus d'hésitations, aucune culpabilité.
-Donne leur ce que tu as, lui conseilla tout à coup Toshiya.
Il venait d'apparaître à ses côtés, le front barré par une ride d'inquiétude, et lui agrippa le bras. Derrière lui, Kyo hocha la tête, l'½il tout aussi tourmenté.
-Ok.
Die porta lentement la main à sa poche et en sortit trois billets, qu'il leur tendit d'une main qui ne tremblait pas. Il ne pouvait pas se permettre de leur laisser voir ses faiblesses...
Le grand type buriné attrapa les billets en riant, et les empocha avant de retourner dans son coin, suivit par les autres.
-Maman...
Die tenta une nouvelle approche. Juste au cas où... Pour être certain de ne pas faire le mauvais choix.
-Un éléphant qui se balançait... Sur une toile, toile, toile, toile d'araignée... C'était un jeu tellement, tellement amusant...
Elle était repartie dans son univers fantasmagorique, ses mains s'agitant en l'air comme pour claquer dans celles d'un ami invisible, un sourire enfantin jouant sur ses lèvres décharnées.
Die inspira profondément, trouvant en lui l'énergie ultime de la quitter du regard à jamais.
-Que tout à coup ! Ba, da, boum !
Elle éclata d'un rire fluet, puis se tourna vers Die.
-Badaboum. Game over. Au revoir, fils.
Die la considéra un long instant, les poings et la gorge serrés.
-Au revoir, maman.
~Boys don't cry~
~Boys don't cry~
Il faisait nuit depuis de longues heures déjà, mais Die ne trouvait pas le sommeil. Allongé dans un lit inconnu, les mains croisées derrière la nuque et le corps soulevé par sa respiration paisible et régulière, il ouvrait de grands yeux sur le plafond d'un noir d'encre.
Comment dormir alors que sa vie venait de prendre un tour décisif ?
Lui et sa mère s'étaient abandonnés mutuellement, sans compromis, sans hésitations. Ils s'étaient dit adieu dans une pièce aux murs badigeonnés de sang, dont le sol ruisselait de seringues usagées et bouchées à cause de la mauvaise qualité de la drogue qui circulait comme du pain dans le bâtiment désaffecté.
Un adieu, ce n'était quand même pas rien.
Et maintenant ? A quoi allait-il passer sa vie, à présent que son avenir était entravé des doutes et inquiétudes occasionnées par l'addiction de sa mère ?
Il ne parvenait pas à se projeter dans le futur, et peut-être au fond était-ce mieux ainsi.
Pas d'espoirs, pas de faux semblants.
Tout à coup, un rai de lumière filtra sous la porte ; quelqu'un venait d'allumer la lumière du couloir. Die fixa la ligne jaune, s'amusant de son rayonnement sur le parquet ciré, sans penser à rien d'autre qu'à écouter les pas de la personne qui marchait lentement. Il essayait de deviner son identité, mais force était de constater qu'il n'était pas très bon à ce jeu là.
Les lattes du plancher cessèrent de craquer lorsque les pas atteignirent un point proche de la porte fermée sur la pièce dans laquelle il se trouvait. Il retint sa respiration, guettant le moindre indice ; mais la lumière s'éteignit, et le silence retomba dans l'appartement jusqu'à ce qu'un grincement de porte lui indique qu'il n'était plus seul dans la chambre.
-Qui est là ? Interrogea-t-il le plus bas possible.
-Toshiya.
Die plissa les yeux dans le noir, incapable de distinguer sa silhouette.
-Je t'ai réveillé ? S'enquit l'arrivant.
-Je n'ai pas vraiment sommeil, figure toi.
En d'autres circonstances, Die n'aurait même pas daigné parler au jeune homme. Mais il lui semblait qu'à présent, ils étaient liés par ce qu'ils avaient vécu aujourd'hui... Ils ne se connaissaient pas, et pourtant Toshiya avait assisté à une scène qui figurait parmi les plus importantes de sa vie.
Au-delà de ses activités de dealer, il lui semblait à présent distinguer chez Toshiya autre chose... Comme une humanité qu'il avait jusqu'à présent refusé de prendre en compte.
-Tant mieux. Ça te dérange si j'allume une lampe ?
-Non, vas-y.
Le plancher craqua encore légèrement, et une lampe diffusa soudain une sourde lueur dans la pièce.
-Je suis désolé, j'ai oublié mon paquet de cigarettes par ici.
-C'est rien, l'excusa Die en se relevant légèrement.
Il prit appui sur le dossier du canapé, et regarda Toshiya fouiller dans les étagères en silence. Ce dernier exhiba triomphalement son paquet au bout de quelques secondes, sourit à Die et éteignit la lumière avant de sortir rapidement.
-Toshiya ? L'appela Die, soudain éblouit par le retour à l'obscurité.
-Oui ?
Sa voix était plus lointaine, il devait avoir la main sur la poignée de la porte.
-Merci d'avoir accepté de m'héberger.
-Remercie Kyo, c'est lui qui en a eu l'idée...
-Tu n'étais pas obligé d'accepter.
-Je ne suis pas le monstre que tu avais l'air d'imaginer, tu sais...
Malgré lui, Die ne put s'empêcher d'esquisser un léger sourire.
-ça, il est trop tôt pour l'affirmer !
-Je suis peut-être dur, mais il le faut. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir un c½ur... Enfin je crois, plaisanta-t-il.
-Merci en tous cas. Je ne resterai pas ici longtemps.
-Tu fais comme tu le sens. J'en connais un qui ne serait probablement pas mécontent de partager sa chambre avec toi !
Ils partagèrent tous les deux un éclat de rire sincère et spontané.
Le premier, à vrai dire.
-C'est trop compliqué, se contenta de répondre Die.
C'était étrange comme la nuit et l'absence de tout décor environnant était propice aux conversations plus intimistes...
-Comme toujours avec Kyo.
On sentait un sourire dans la voix de Toshiya, qui le rendit tout à coup beaucoup plus humain et amical aux yeux de Die.
-Bonne nuit, le salua-t-il en se rallongeant dans le canapé.
-Bonne nuit.
Toshiya referma la porte et s'éloigna doucement dans le couloir pendant qu'allongé dans l'obscurité, Die fermait les yeux et s'abandonnait aux bras d'une nuit qui promettait d'être longue.