Uroboros + News About Ficcies


Hey hey ^^ Bonsoir là dedans! ^^
Je passe en coup de vent, j'ai cinq minutes devant moi pour écrire cet article...

J'ai reçu Uroboros version Deluxe dans la semaine! ^__^ Il est SUBLIME ÔçÔ Le coffret est juste gigantesque le tout pèse deux kilos XD Moi qui à chaque fois que j'y pensais avait envie de me flinguer en pensant que j'avais foutu 100 euros là dedans, je ne regrette plus du tout maintenant qu'il est chez moi!! Et l'album... Il est époustouflant! Je suis fan ^__^ J'ai trop trop hâte qu'ils reviennent à Paris maintenant! (Oui parce que faire quelques petites villes je pense que c'est trop demandé... Même des moyennes d'ailleurs... Faudra leur dire à Diru que la France n'est pas limitée à Paris -___-)

Sinon j'ai mis en ligne sur Fanfictionland le septième chapitre de Boys don't cry. Je sais qu'ici je me suis arrêtée au 3e, donc dimanche je ferais en sorte de tout remettre à jour ^^ D'ailleurs, Fanfictionland a un nouveau layout! L'autre ne me plaisait plus du tout, alors j'ai profité qu'il y ait de nouvelles photos officielles ^^ D'ailleurs j'ai oublié de le préciser dans la mise à jour, mais j'ai aussi rajouté des avatars de chacun des membres.

Donc voilà, bonne soirée à tous et bonne lecture si vous allez faire un tour pour voir le septième chapitre de Boys don't cry ^^ (Ou même la nouvelle fic, Losing my religion.... Comme vous voulez lol)

Biz!
# Posté le vendredi 21 novembre 2008 14:12

Boys don't cry - Chapitre 4

Boys don't cry - Chapitre 4
Comme promis! ^^



Le poing de Kyo tambourinait impérieusement contre la porte, se répercutant à travers toute la maison jusqu'à l'étage, où Die était toujours allongé sur son lit, tel une loque sans volonté ni vie propre.
Le vacarme que causait le blond sembla enfin réveiller un semblant d'humanité chez le jeune homme. Il se redressa sur son séant, clignant des yeux à cause d'un soudain vertige, puis sauta sur ses pieds et dévala à toute vitesse les marches de l'escalier, chacun de ses pas trouvant un écho dans son esprit vide de toute pensée.

Tap, tap, tap... Mesure de ses pas sur le parquet, enjambées pressées d'une ombre débitrice d'une silhouette humaine.

-Tu as une idée de l'endroit où elle peut être ?

La question avait fusée d'un coup, à l'instant même où Die avait ouvert la porte. Debout sur le seuil, les cheveux ébouriffés et les joues rouges d'avoir couru, Kyo dévisagea Die sans aucune gêne, son esprit concentré sur l'unique but qu'il se donnait aujourd'hui.

-Je pense qu'elle a cherché à voir un dealer. N'importe lequel, pourvu qu'il lui fournisse sans histoires sa coke.
-ça fait un sacré paquet de possibilités, grinça Kyo.

Le vent s'était levé là dehors, emportant dans sa danse quelques feuilles mortes abandonnées au pied des arbres qui bordaient l'avenue. Elles virevoltaient dans l'air, insouciantes et légères. Planté devant la porte, les membres lourds et l'esprit échauffé, Die se sentait aussi impuissant que ces feuilles emportées sans qu'on leur ait demandé leur avis.

Il frissonna de froid, mais son cerveau gourd n'effleura pas la possibilité de faire entrer son ami, lui offrir une tasse de café chaud et prendre des décisions à tête reposée.
Il n'avait pas le temps...

Le temps...
C'était ce qui lui manquait, précisément.
Qui savait ce qui pouvait arriver à sa mère, chaque seconde qui s'écoulait et qu'elle passait éloignée de lui ?

-Il faut que tu m'amènes à Toshiya, souffla Die à Kyo.

C'était pour cette raison qu'il l'avait appelé.
Kyo connaissait Toshiya. Toshiya connaissait des dealers. Et parmi ces dealers, l'un d'eux avait eu des contacts avec sa mère.
Equation diaboliquement simple à poser, mais aux rouages si complexes que la résolution lui paraissait être encore un fantasme.

-Toshiya...?

Le regard de Kyo se brouilla, l'incompréhension voilant ses pupilles si sombres et pures ; aussi vite que l'éclair, son expression s'éclaira et il hocha gravement la tête.

-Suis-moi. Il doit être chez lui.

Mécaniquement, Die referma la porte derrière eux et fit jouer ses lourdes clés dans la serrure. Elles tombèrent dans sa poche comme dans un puits sans fond, martelant ses cuisses à chacun de ses pas. Il suivait Kyo sans réfléchir, ses pensées uniquement tournées vers un seul but, ne laissant aucune place à la panique ; retrouver sa mère. Même défoncée, même malade, même morte... Il devait la retrouver.
Il fallait qu'il la sorte de là. Cette situation ne pouvait plus durer. Il ne pourrait pas tenir plus longtemps, supporter ce rôle de protecteur et d'ange gardien en même temps que celui d'ange de la mort... Il lui apportait la mort en sachet chaque lundi, le c½ur gonflé de remords mais incapable de dévier de cette conduite à cause de cette responsabilité qu'il ressentait au fond de lui.

C'est ma mère... Je ne peux rien lui dire...

Et bien si, il le pouvait. Et il le ferait. Elle ne pouvait pas continuer à se détruire, à le détruire, à abolir jour après jour ce quotidien qui les guidait l'un comme l'autre dans cette longue route pavée d'enfers.

Les yeux fixés sur le dos de Kyo, ses sens insensibles à la température extérieure ou même aux bruits de la rue, Die avançait inexorablement vers son destin.

A quel point, il ne s'en doutait pas encore...

Ils montèrent dans un bus sans échanger une parole, un regard. Kyo paya le ticket de Die, le brun ne le remercia pas et se contenta de s'asseoir sans broncher. Les mains croisées sur les genoux, il regardait sans le voir le paysage défiler pendant que Kyo cherchait frénétiquement à joindre un Toshiya apparemment peu désireux de décrocher son téléphone.

Vingt minutes plus tard, arrêt du bus. Kyo se leva, Die l'imita ; ils descendirent l'un après l'autre dans un parfait ensemble, leurs pas fendant le vent et le froid dans le même rythme.

-Il habite loin ? Interrogea Die, le souffle court à cause du stress et du froid.
-On y est dans cinq minutes, le rassura Kyo tout en tripotant nerveusement son téléphone dans sa poche.

Toshiya ne répondait pas à ses appels, ce n'était pas dans ses habitudes. Bien sûr, il y avait des tas d'explications plausibles... Tout comme il en existait d'autres, qui le rassuraient beaucoup moins et lui inspiraient un mauvais pressentiment.

Les rues se succédaient rapidement, longues coulées de béton et d'asphalte étrangement similaires avec leurs voitures garées au bord des trottoirs, leurs entrées d'immeuble à demi laissées à l'abandon et leurs poubelles débordant sur la route.
Die n'avait pas l'habitude de ce décor, c'était un aspect de la ville qu'il ne connaissait pas, mais ses yeux semblaient comme aveugles à ce spectacle.

-Qu'est-ce que tu vas lui demander ? S'enquit Kyo d'un ton presque inquiet.
-Toshiya m'a dit qu'il pouvait me fournir de drogue de meilleure qualité. Il doit connaître des gens, il est le seul à pouvoir m'aider à retrouver ma mère.

Le blond hocha la tête, l'air songeur. A peine quelques secondes plus tard, sa bonne conscience prenant le pas sur ses hésitations, il laissa échapper les mots qui lui pesaient.

-Il faut que tu saches que Toshiya est loin d'être un enfant de ch½ur, Die...
-Merci, je m'en étais douté, le railla le brun en retrouvant l'espace d'un instant ce sens de l'humour caustique qui le caractérisait avant ce plongeon dans l'enfer.

Ils marchaient toujours droit devant.
Comme à l'aveuglette.

-Ce que je veux dire, c'est qu'il risque de te demander quelque chose en échange de son aide. C'est comme ça que ça marche, avec lui.
-Et toi ? Qu'est-ce que tu lui offres en échange de l'hébergement ?

Kyo secoua la tête sans répondre ; Die n'insista pas. Il n'était pas certain de vouloir connaître la réponse à cette question.

-On arrive, fit le blond, profitant de l'occasion pour détourner l'attention de l'adolescent sur un autre sujet.

L'immeuble dans lequel ils entrèrent n'était ni plus ni moins semblable aux autres qui bordaient la rue. Ils grimpèrent des marches étroites et grinçantes, l'escalier dégageait comme une odeur de tabac et de produits détergents qui tira une grimace à Die.
Il leva la tête dans les hauteurs de l'immeuble, étourdi par le nombre d'étages qu'il abritait, et échangea avec Kyo un même regard inquiet.

-On la retrouvera, le rassura le blond sans même qu'il ait besoin de lui faire part de ses pensées.

Die le remercia d'un faible sourire, sa main tremblante vissée à la rampe d'escalier.

-Combien d'étages ?
-C'est au troisième.

Enfin, palier de l'étage attendu.
Ouverture d'une lourde porte, traversée d'une cour d'immeuble encombrée par des séchoirs à linge et des vélos, regard mauvais à l'égard d'un chat au dos arrondi.
Die se mouvait dans un brouillard de gestes mécaniques.

Kyo s'arrêta enfin devant une porte au fond d'un long couloir à la moquette rouge. Die fronça le nez, incommodé par l'odeur d'oignon, et le précéda sans demander son reste dans l'appartement dès que l'entrée fut ouverte.

-Toshiya ? Appela le blond en refermant la porte derrière son ami.

Pas de réponse. Intrigué et inquiet, Die n'accorda qu'une brève attention au petit appartement, passant sans s'arrêter sur le salon aux dimensions modestes pour s'intéresser à l'obscurité du couloir qui s'étendait devant lui.

-Toshiya, c'est important ! Insista Kyo d'un ton qui n'admettait pas la fuite.
-C'est pour quoi ? Répondit une voix ennuyée, au fond de l'appartement.
-Viens s'il te plaît.
-Trop crevé...

Kyo adressa un sourire d'excuse à Die et s'éloigna à pas pressés dans le couloir obscur pour revenir moins d'une minute plus tard avec un Toshiya aux cheveux ébouriffés et aux yeux collés de sommeil, qui bailla ostensiblement sans égard pour la présence de Die.

-ça a intérêt à être important, marmonna-t-il en croisant les bras sur sa poitrine.

Son air boudeur n'impressionna personne, et surtout pas Die. Ce dernier se redressa de toute sa hauteur et toisa le jeune homme avec tout le mépris dont il se sentait capable.

-Ma mère a disparut.
-Désolé de l'apprendre... Soupira Toshiya en roulant des yeux. Mais je ne vois pas en quoi ça me concerne.

Ils se tenaient là, debout l'un face à l'autre, sous le regard inquiet de Kyo.
Et Die crevait de fureur à l'idée que si Toshiya se décidait à parler, il lui serait probablement éternellement redevable.

-Ma mère se drogue, confessa-t-il du bout des lèvres.

Il fut aussitôt pris d'un frisson irrépressible ; sa fierté venait de s'envoler en même temps que ce secret.
Dans les yeux de son interlocuteur passa un bref éclair de surprise, rapidement remplacé par cette froide expression désespérément neutre qu'il lui avait toujours vue.

-Donc, les courses du lundi matin ne sont pas pour toi.
-Finement deviné, Sherlock, ne put s'empêcher de persifler Die.
-Et donc, tu as besoin de moi pour la retrouver, c'est ça ? Résuma Toshiya en souriant.
-C'est ça, acquiesça Kyo à la place de Die.

Le brun lui lança un regard mauvais, auquel Kyo répondit par un haussement d'épaules indifférent.

-Tu dois connaître du monde dans ce milieu, non ? Il y en a forcément un qui connaît ma mère. Ne serait-ce que celui que je vois le lundi matin...
-En effet, je connais du monde. Mais pourquoi je devrais t'aider ? Tu as été clair l'autre jour. Lumineux, même. Tu voulais que je te laisse tranquille, très bien. Mais ne viens pas ensuite me demander d'aller fouiller dans la merde pour retrouver ta mère.

Le ton dur et froid de Toshiya fit courir un frisson sur la peau de Die. Il jeta un regard éperdu à Kyo, qui semblait tout aussi catastrophé que lui par les paroles du brun.

-Toshiya, c'est plus grave qu'une histoire d'école, intervint Kyo une nouvelle fois.
-Je ne suis pas assistant social je te rappelle. Si je devais m'occuper des problèmes de chaque drogué que je croise chaque jour, je ne me coucherai jamais.
-Je ne te demande pas de t'occuper de chacun d'entre eux. Je ne te demande même pas de t'occuper de ma mère, juste de la retrouver, plaida Die sans parvenir à se défaire d'une certaine agressivité dans le ton de sa voix.
-Allez Totchi... Ajouta le blond.

Toshiya tourna la tête vers son colocataire, soupira et leva les yeux au ciel.

-Pourquoi est-ce que ça te tient tellement à c½ur ? Tu n'as rien à voir là dedans...
-Die était un de mes meilleurs amis, répondit Kyo, sur le qui-vive.
-Était ? Releva le brun.
-A Kyoto.

Ils s'observèrent un instant sans ciller, chacun refusant de laisser entrapercevoir à l'autre ce qu'il pouvait ressentir en cet instant.

-Ecoute Toshiya, reprit Die en s'avançant d'un pas vers le jeune homme. Je sais que tu ne me dois rien, et qu'il n'y a aucune raison pour que tu acceptes de m'aider... Mais ma mère est tout pour moi. Il n'y a personne à part elle pour qui j'accepterai de me perdre au point de venir de demander ton aide, alors que tu fais partie du monde à cause duquel elle a sombré de l'autre côté, et moi avec. Même si tu refuses de m'accorder un tant soit peu de ton temps, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l'aider.

Il s'interrompit un instant, les poings serrés et les joues rendues rouges par la colère et la panique qui commençait à gronder en lui. Par tous les pores de sa peau, à chaque nouvelle seconde qui s'écoulait, il sentait une violente impuissance s'emparer de lui, comme s'il ressentait physiquement l'éloignement et l'indifférence qu'il savait prendre corps chez sa mère chaque fois qu'elle consommait une nouvelle dose de drogue.

-Je te donne ma parole que quoi que tu décides, c'est la première et la dernière fois que je te demande de l'aide. Le temps court et ne m'attend pas, alors si tu ne veux pas...
-C'est d'accord, le coupa Toshiya.

Resté silencieux durant la plaidoirie de son camarade, il s'avança à son tour d'un pas et posa une main rassurante sur son épaule.
Dans ses yeux étonnamment sombres dansait un feu aux éclats de cristal, qu'on aurait pu imputer à de la froideur si un sourire ne réchauffait pas ses traits de madone.

-Je vais t'aider. Toi et Kyo m'attendez ici et...
-Pas question ! S'insurgea immédiatement Die.

Il recula vivement, échappant ainsi à l'emprise d'une main qui demeura suspendue un instant dans le vide.
Il n'avait même pas eu le temps de se réjouir de l'aide précieuse que Toshiya acceptait de lui apporter que déjà, la colère rompait les dernières barrières qui maintenaient son esprit à flots.

-Je viens avec toi.
-Ce détail n'est pas négociable ! Rétorqua Toshiya d'un air menaçant. Tu n'as pas idée de ce que tu pourrais voir ou entendre, crois-moi ce n'est pas un décor où jouer les héros est particulièrement bien vu !
-Tu crois vraiment que je pourrais rester ici bien sagement et attendre patiemment que tu ramènes ma mère ? Tu ne la connais pas ! Cracha Die un ton au dessus de celui de son vis-à-vis. Tu ne sais même pas à quoi elle ressemble, comment veux-tu la retrouver tout seul ? Et quand bien même par miracle tu devinerais son identité, elle refuserait de te suivre ! Il est totalement exclu que je ne t'accompagne pas.
-Je me fous complètement de tes états d'âmes, Die, menaça Toshiya.

Ils étaient à présent si proches qu'ils distinguaient le moindre frémissement dans les traits de l'autre. Toshiya enfonça son index dans l'omoplate de Die, son visage durcit par une résolution sans limites.

-Tu ne viendras pas, c'est clair ? Là-bas, c'est l'enfer. Et les gens qui y traînent sont loin, très loin d'être de bons samaritains. Un faux pas et hop ! Tu peux te retrouver entre leurs griffes, et moi avec.
-Tu n'as aucun ordre à me donner. J'irai même si je dois marcher sur des tessons de verre pour te suivre, et ce avec ton accord ou non.
-Il a raison.

De nouveau, la voix posée et tranquille de Kyo vint interrompre leur petit duel ; ils dirigèrent tous deux leurs regards vers lui, les pupilles encore brillantes de fureur et de mots coupants prêts à exploser au moindre prétexte.

-Die ira avec toi même si tu le lui interdis, et moi aussi. Votre dispute nous fait perdre du temps...

Toshiya secoua violemment la tête, énervé de se savoir en position inférieure en cet instant précis.
Il tira son vieux tee-shirt vers le bas, réflexe nerveux hérité de son enfance, et disparut dans la salle de bains sans un mot. Il en ressortit moins de trente secondes plus tard, les cheveux peignés et le visage sommairement lavé, et enfila ses chaussures toujours sans émettre un seul son.

Juste avant de sortir de l'appartement, il lança par-dessus on épaule un regard mauvais à l'adresse de Die et Kyo, si noir que les deux jeunes hommes en furent tous deux surpris.

-Je vous aurai prévenu, dit-il seulement d'une voix sombre.

Ils hochèrent la tête dans un parfait ensemble, et c'est les mains tremblantes d'appréhension que Die emboîta résolument le pas à Toshiya, suivit par un Kyo aux sourcils froncés et aux poings enfoncés dans les poches.


~Boys don't cry~

~Boys don't cry~


L'endroit en question était situé en plein milieu d'un complexe industriel laissé à l'abandon. De grands bâtiments délabrés à la peinture écaillée et aux fenêtres éclatées écrasaient par leur taille et dimensions d'autres bâtiments, ceux-là plus modestes. Les fenêtres des premiers étages avaient été sommairement bouchées par une matière noire, que Die en s'approchant crut identifier comme des sacs poubelles.
Depuis l'extérieur, rien ne laissait présumer un enfer au beau milieu de cet amas de briques et de béton. Le grillage semblait à lui seul suffisant pour dissuader toute personne normale de s'aventurer parmi les limbes de ce labyrinthe grandeur nature ; mais loin de toutes ces considérations, Toshiya écarta simplement un lambeau de grillage qui pendait contre le mur, laissant à Die et Kyo le soin de remettre le leurre en place.

-Pourquoi ils laissent cet endroit comme ça...? Marmonna Die en regardant autour de lui sans parvenir à cacher son malaise.
-Trop cher à remettre en état, lui répondit Toshiya. De toute façon, ils savent très bien ce qui se passe ici. Mais s'ils nous viraient, on irait ailleurs.

Die aurait tout donné pour faire demi-tour et rentrer chez lui. Il n'était pas du genre trouillard, mais la perspective de ce qui l'attendait là bas le glaçait jusqu'au sang.
Il devait à chaque pas se rappeler qu'il était là pour sa mère...
Pour la sauver.

Il ne voulait pas découvrir ce monde autour duquel gravitait pourtant sa vie.

A côté de lui, Kyo, devinant ses pensées, le réconforta d'une vague tape dans le dos, tentant du même coup de lui transmettre un sourire, en vain.

Leurs pas résonnaient presque au milieu de ces tuyaux au ventre crevés, des briques blanchies à la chaux et des tas de ferrailles abandonnées au coin de chaque bâtiment.
Sous le ciel d'un bleu limpide, ils sentaient le soleil les happer dans ses rayons brûlants, et chaque coin d'ombre les attirait comme des aimants.

Une longue marche vers l'enfer, qui ne dura en définitive pas plus de vingt secondes mais durant laquelle Die eut la sensation d'avoir gagné dix ans d'un coup.

-On y est.

Toshiya franchit un seuil sans portes, mais dont le long couloir s'ouvrait sur une obscurité parfaite, parsemée de points blancs dus à la persistance du soleil sur leurs rétines.
Die et Kyo le précédèrent d'un pas hésitant ; immédiatement, ils luttèrent contre la puanteur insupportable qui régnait.
Relents d'urine et d'excréments, de transpiration, de vomissures et de chien mouillé... Elle leur sauta à la gorge, telle un monstre insidieux pressé de les voir recracher ce qu'ils avaient dans le ventre.

-Je vais vomir...

L'annonce de Die ne fit sourire personne.
Peut-être était-elle trop sincère et compréhensible.

Ils avancèrent sans se retourner, malgré l'odeur et les murmures inquiétants qui résonnaient dans le vide de ce lieu. Quelques silhouettes humaines les déshabillèrent du regard quand ils les dépassèrent ; Die les regardait avec horreur, terrifié à l'idée que sa mère puisse se trouver ici.

C'est la dernière fois... Tu arrêteras toute cette merde, maman. C'est fini. C'est fini...

Il se répétait cette prière inlassablement, pour tenir le coup et supporter de se pencher devant tout le monde au cas où il s'agirait de sa mère.
Une fois seulement, Toshiya s'arrêta pour calmer à quelqu'un ; c'était dans une pièce dépourvue de mobilier autre que quelques chaises, éclairée par la faible lueur d'une ampoule nue. Die avait aventuré son regard sur les murs grisâtres, et de longs sillons de sang agrémentés de quelques tâches solitaires avaient suffit à lui faire baisser la tête.
Frissonnant d'horreur, Kyo les suivait sans piper mot, les yeux écarquillés et les lèvres serrées en une ligne fine.

-Comment tu peux supporter de venir ici...? Chuchota-t-il à Toshiya au moment où ils pénétrèrent dans une pièce quasiment identique à celle dans laquelle ils s'étaient arrêtés précédemment.
-On s'habitude à tout, répondit sinistrement le brun.

Mais déjà, Die ne les écoutait plus ; il venait de reconnaître la silhouette ramassée sur elle-même sur une banquette sale au fond de la pièce.

-Maman ! Appela-t-il d'une voix étouffée en se précipitant vers elle.

Quelques autres drogués tournèrent vers lui un regard mauvais, mais il ne leur prêta pas attention. Pour lui, seule comptait la personne amaigrie et défoncée qui souriait dans le vide...

-Maman... Répéta-t-il en s'agenouillant près d'elle. Viens, je te ramène à la maison.

Elle leva enfin les yeux vers lui, ses pupilles si dilatées qu'elle paraissait aveugle. Un sourire béat éclairait son visage, le c½ur de Die se rompit en mille morceaux.
Il y avait si longtemps qu'il ne l'avait plus vue dans cet état... A chaque fois qu'elle se piquait, elle prenait soin de le faire à l'écart de tout le monde.

-La maison ? C'est ici ma maison, répondit-elle le plus sincèrement du monde.
-Non, tu n'as rien à faire ici. Ce n'est pas un endroit pour toi...
-Die...

Elle prononça son nom tout doucement, exactement de la même manière que lorsqu'il était encore enfant et qu'elle venait le border le soir.
Ç'en était trop pour le jeune homme, qui sentit de grosses larmes monter en lui. Il papillonna des paupières, espérant les chasser de quelques battements de cils, mais une énorme boule de sanglots contenus vint obstruer sa gorge et écraser ses cordes vocales.

-Viens maman, répéta-t-il gentiment. On rentre.
-Je t'aime.
-Moi aussi, je t'aime. C'est pour ça que tu dois me suivre...
-Tu ne comprends pas, Die.

Elle chercha tout à coup à se redresser, s'agrippant aux bras de son fils pour ne pas tomber à la renverse. Devant ses yeux vides et décharnés tombaient de longues mèches de cheveux filasse, que Die écarta d'un geste tendre.

-Je veux rester ici. Je veux mourir ici. C'est ma place.
-Bien sûr que non ! S'emporta Die, la serrant par la taille pour s'assurer qu'elle maintienne un certain équilibre, à genoux sur sa couchette. C'est la drogue qui te fait dire ça !
-Je n'ai jamais été aussi sûre de ma vie de ce que je dois faire, continua sa mère, imperturbable, sans se départir de son sourire lumineux. Je sais que c'est la meilleure chose, pour toi et moi. Tu vas retourner d'où tu viens, et m'oublier, d'accord ? Vivre ta vie comme si j'étais morte... Mes amis s'occuperont de moi.
-Tes amis ? Répéta Die, estomaqué.
-Ils m'aiment, eux aussi...
-Tu vas mourir si je te laisse ici, murmura Die, espérant ainsi la convaincre.
-Je sais.

Elle hocha la tête, certaine de ses actes, paisible du fond de son délire.

-Je mourrais aussi si je pars avec toi.
-Mais tu...!
-Die.

Elle l'interrompit d'un sourire, l'emprise de ses mains sur ses bras perdant tout à coup de leur force.

-Mon fils. Tu es tout ce que j'ai. Tu n'es encore qu'un enfant... Mais tu es tellement grand, mon chéri.

Sa mère baissa la tête, laissa ses mains retomber le long de son corps et se redressa de toute sa hauteur. Elle renversa soudainement la tête en arrière, levant haut les bras vers le plafond, cherchant à l'atteindre une bonne minute durant sous le regard désespéré et angoissé de son fils.
Il ne savait même plus quoi dire... Quoi faire pour la persuader de le suivre...

A bout d'idées, fatigué de son comportement, de cette journée qui n'en finissait pas, de cette vie qui n'en était pas une, il se releva d'un bond et attrapa violemment un de ses poignets.
Là-bas, au seuil de la pièce, Toshiya et Kyo eurent un mouvement dans sa direction mais ils préférèrent rester à l'écart.
Il émanait de Die une autorité et une sensation de violence inhabituelle, surtout pour quelqu'un d'ordinaire si calme.

-Tu viens maintenant ! Imposa l'adolescent à sa mère en secouant son poignet dans tous les sens, espérant ainsi l'inciter à bouger et à se mettre debout.

Au contraire, elle lui lança un regard éperdu de terreur, et se recroquevilla de son mieux contre le mur, son bras maigre agité par des soubresauts dus à la pression exercée par la main de Die.

-Laisse-moi ! Supplia-t-elle d'une voix fluette.

Une véritable épouvante se lisait sur son visage émacié, mais Die refusait de se laisser attendrir. Il n'avait pas fait tout ça pour rien... Il n'était pas venu la chercher jusqu'ici pour l'abandonner sans se battre... Il ne pouvait pas accepter de rentrer chez lui sans elle, se coucher dans son lit et l'imaginer dans cette pièce aux allures de salle de torture, en train de se piquer et de mourir à petit feu...

Au fur et à mesure des secondes qui passaient, il augmentait l'intensité et la violence de ses gestes, la tirant vers lui et l'obligeant à se mettre debout. Le problème étant qu'une fois sur ses jambes, sa mère ne trouva ni la force ni l'énergie de tenir dans cette position ; elle s'écroula par terre, sa robe et son manteau d'hiver étalés autour d'elle, son bras hissé par le haut par Die.

Il y eut soudain un mouvement du côté des autres drogués, qui jusqu'ici s'étaient contentés d'observer en silence sans réagir; ils se levèrent, marmonnant des paroles incompréhensibles pour le commun des mortels, et firent face à Die, cinq ou six grands asiatiques aux traits squelettiques, le regard traversé par des éclats de fureur et de violence contenue, visiblement prêts à en découdre avec lui.
Décontenancé, le jeune homme lâcha sa mère et recula de quelques pas.

-Dégage ! Lui cria l'homme le plus proche de lui, le plus buriné du groupe.
-T'as rien à foutre ici ! Enchérit un autre.
-Elle veut rester, elle restera ! T'as rien à dire là-dessus, ok ?

Leurs beuglements portaient des accents de mort, Die n'en menait pas large.

-Elle est ma mère... Protesta-t-il néanmoins.
-Mais elle est adulte, tu n'as aucun droit de la forcer à partir !

De son côté, Toshiya poussa un soupir ennuyé, et se pencha à l'oreille de Kyo.

-Je l'avais bien prévenu qu'il allait se faire mal voir...
-Tu ne peux pas faire quelque chose pour lui ? S'insurgea le blond, les yeux rivés sur Die qui tentait de négocier.
-Ils sont complètement défoncés, Kyo ! Rétorqua Toshiya. La seule loi qu'ils connaissent, c'est celle du groupe ! S'il veut sortir de là entier, la seule solution c'est d'oublier sa mère...

Or, il s'agissait précisément du chemin qu'avaient emprunté les pensées de Die. Il regardait autour de lui, oppressé par la violence inattendue qu'il sentait chez ses interlocuteurs, paniqué à l'idée de laisser sa mère là... Elle ne lui accordait pas un seul regard, se massant le poignet en injuriant son fils à voix basse, tâtonnant autour d'elle à la recherche d'un objet inconnu, et un flot de haine immergea tout entier l'esprit de Die.
Il se sentit suffoquer, honteux de ressentir cette émotion à l'égard de sa propre mère, mais il n'y pouvait rien...
Elle l'avait abandonné depuis longtemps, sa présence ici et son refus de le suivre le prouvait parfaitement, n'est-ce pas ?
Il n'existait plus pour elle...
Elle n'était plus rien, sa mère était morte, il maintenait à flots une illusion perdue pour ne pas sombrer dans la folie et la colère...

Tout sautait maintenant, comme le couvercle d'une casserole mise à ébullition.
Amour et haine se mélangèrent en lui, rampant à l'intérieur sans sommation, sans répit et sans remords, happant tout ce qui l'avait incité à courir à son secours alors même qu'elle ne demandait que le contraire... Qu'il la laisse tranquille.

Oublie la, Die... Vis ta vie... Comme elle te l'a demandé.


C'était si facile d'écouter cette voix au fond de lui. Tellement lâche...
Die n'avait plus la force de jouer les héros, de se battre contre du vent. Sans cesse, elle repousserait son aide, chercherait un moyen de contourner ses règles et ses supplications, goûterait un peu plus avidement à sa fin qui s'avançait inexorablement...

Finis-en.

La colère explosa sourdement en lui, recouvrant chacun de ses organes d'un sentiment noir et profond, l'autre face du miroir, la fin logique et attendue de ce long parcours aveugle...
L'indifférence.

Pars.

-Très bien, les gars. Calmez vous, je vous laisse tranquille.... Je pars.
-File nous ton fric ! Réclama soudain l'un d'entre eux.
-Je n'ai rien.
-Il a toujours son portefeuille sur lui ! S'égosilla tout à coup sa mère, tournant vers le petit groupe un regard avide et fou.

Ce fut la fin.
Plus d'hésitations, aucune culpabilité.

-Donne leur ce que tu as, lui conseilla tout à coup Toshiya.

Il venait d'apparaître à ses côtés, le front barré par une ride d'inquiétude, et lui agrippa le bras. Derrière lui, Kyo hocha la tête, l'½il tout aussi tourmenté.

-Ok.

Die porta lentement la main à sa poche et en sortit trois billets, qu'il leur tendit d'une main qui ne tremblait pas. Il ne pouvait pas se permettre de leur laisser voir ses faiblesses...
Le grand type buriné attrapa les billets en riant, et les empocha avant de retourner dans son coin, suivit par les autres.

-Maman...

Die tenta une nouvelle approche. Juste au cas où... Pour être certain de ne pas faire le mauvais choix.

-Un éléphant qui se balançait... Sur une toile, toile, toile, toile d'araignée... C'était un jeu tellement, tellement amusant...

Elle était repartie dans son univers fantasmagorique, ses mains s'agitant en l'air comme pour claquer dans celles d'un ami invisible, un sourire enfantin jouant sur ses lèvres décharnées.

Die inspira profondément, trouvant en lui l'énergie ultime de la quitter du regard à jamais.

-Que tout à coup ! Ba, da, boum !

Elle éclata d'un rire fluet, puis se tourna vers Die.

-Badaboum. Game over. Au revoir, fils.

Die la considéra un long instant, les poings et la gorge serrés.

-Au revoir, maman.


~Boys don't cry~

~Boys don't cry~


Il faisait nuit depuis de longues heures déjà, mais Die ne trouvait pas le sommeil. Allongé dans un lit inconnu, les mains croisées derrière la nuque et le corps soulevé par sa respiration paisible et régulière, il ouvrait de grands yeux sur le plafond d'un noir d'encre.

Comment dormir alors que sa vie venait de prendre un tour décisif ?
Lui et sa mère s'étaient abandonnés mutuellement, sans compromis, sans hésitations. Ils s'étaient dit adieu dans une pièce aux murs badigeonnés de sang, dont le sol ruisselait de seringues usagées et bouchées à cause de la mauvaise qualité de la drogue qui circulait comme du pain dans le bâtiment désaffecté.
Un adieu, ce n'était quand même pas rien.

Et maintenant ? A quoi allait-il passer sa vie, à présent que son avenir était entravé des doutes et inquiétudes occasionnées par l'addiction de sa mère ?
Il ne parvenait pas à se projeter dans le futur, et peut-être au fond était-ce mieux ainsi.
Pas d'espoirs, pas de faux semblants.

Tout à coup, un rai de lumière filtra sous la porte ; quelqu'un venait d'allumer la lumière du couloir. Die fixa la ligne jaune, s'amusant de son rayonnement sur le parquet ciré, sans penser à rien d'autre qu'à écouter les pas de la personne qui marchait lentement. Il essayait de deviner son identité, mais force était de constater qu'il n'était pas très bon à ce jeu là.

Les lattes du plancher cessèrent de craquer lorsque les pas atteignirent un point proche de la porte fermée sur la pièce dans laquelle il se trouvait. Il retint sa respiration, guettant le moindre indice ; mais la lumière s'éteignit, et le silence retomba dans l'appartement jusqu'à ce qu'un grincement de porte lui indique qu'il n'était plus seul dans la chambre.

-Qui est là ? Interrogea-t-il le plus bas possible.
-Toshiya.

Die plissa les yeux dans le noir, incapable de distinguer sa silhouette.

-Je t'ai réveillé ? S'enquit l'arrivant.
-Je n'ai pas vraiment sommeil, figure toi.

En d'autres circonstances, Die n'aurait même pas daigné parler au jeune homme. Mais il lui semblait qu'à présent, ils étaient liés par ce qu'ils avaient vécu aujourd'hui... Ils ne se connaissaient pas, et pourtant Toshiya avait assisté à une scène qui figurait parmi les plus importantes de sa vie.
Au-delà de ses activités de dealer, il lui semblait à présent distinguer chez Toshiya autre chose... Comme une humanité qu'il avait jusqu'à présent refusé de prendre en compte.

-Tant mieux. Ça te dérange si j'allume une lampe ?
-Non, vas-y.

Le plancher craqua encore légèrement, et une lampe diffusa soudain une sourde lueur dans la pièce.
-Je suis désolé, j'ai oublié mon paquet de cigarettes par ici.
-C'est rien, l'excusa Die en se relevant légèrement.

Il prit appui sur le dossier du canapé, et regarda Toshiya fouiller dans les étagères en silence. Ce dernier exhiba triomphalement son paquet au bout de quelques secondes, sourit à Die et éteignit la lumière avant de sortir rapidement.

-Toshiya ? L'appela Die, soudain éblouit par le retour à l'obscurité.
-Oui ?

Sa voix était plus lointaine, il devait avoir la main sur la poignée de la porte.

-Merci d'avoir accepté de m'héberger.
-Remercie Kyo, c'est lui qui en a eu l'idée...
-Tu n'étais pas obligé d'accepter.
-Je ne suis pas le monstre que tu avais l'air d'imaginer, tu sais...

Malgré lui, Die ne put s'empêcher d'esquisser un léger sourire.

-ça, il est trop tôt pour l'affirmer !
-Je suis peut-être dur, mais il le faut. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir un c½ur... Enfin je crois, plaisanta-t-il.
-Merci en tous cas. Je ne resterai pas ici longtemps.
-Tu fais comme tu le sens. J'en connais un qui ne serait probablement pas mécontent de partager sa chambre avec toi !

Ils partagèrent tous les deux un éclat de rire sincère et spontané.
Le premier, à vrai dire.

-C'est trop compliqué, se contenta de répondre Die.

C'était étrange comme la nuit et l'absence de tout décor environnant était propice aux conversations plus intimistes...

-Comme toujours avec Kyo.

On sentait un sourire dans la voix de Toshiya, qui le rendit tout à coup beaucoup plus humain et amical aux yeux de Die.

-Bonne nuit, le salua-t-il en se rallongeant dans le canapé.
-Bonne nuit.

Toshiya referma la porte et s'éloigna doucement dans le couloir pendant qu'allongé dans l'obscurité, Die fermait les yeux et s'abandonnait aux bras d'une nuit qui promettait d'être longue.




# Posté le dimanche 23 novembre 2008 09:08
Modifié le dimanche 23 novembre 2008 09:26

Boys don't cry - Chapitre 5

Boys don't cry - Chapitre 5
La journée de cours débutait tout juste et déjà, Die avait décroché du flot de paroles asséné sans pitié par le professeur. Les yeux vaguement posés sur sa feuille, il jouait inconsciemment avec son stylo et luttait pour conserver les yeux ouverts.
Il ne savait pas vraiment si cette torpeur était due à sa longue nuit sans sommeil, écoulée à fixer rageusement le plafond et écouter le temps passer au rythme de ses respirations impatientes, ou tout simplement à un ras le bol général.
Depuis un moment déjà, il ne parvenait plus à s'intéresser à ses cours... Depuis quelques jours, cette situation s'aggravait d'heure en heure. Il se forçait à venir le matin par acquis de conscience, souriait à ses camarades sans leur parler, quittait la salle de classe lors de la pause déjeuner, revenait juste à temps pour la reprise des cours, et repartait directement à l'appartement à la fin de journée...
Ses après-midi se faisaient répétitifs, sans surprise. Il vivait désormais chez Toshiya, du moins pour le moment ; Kyo écrivait, Die le regardait en écoutant de la musique.

Et toujours, cet impératif, nécessaire à sa survie psychique : Surtout, ne pas penser à sa mère. Dès que ses pensées se tournaient vers elle, il les repoussait de toutes ses forces.

Agression de la sonnerie.
Die releva subitement la tête, comme réveillé par cette interruption brutale de ses pensées presque tranquilles, et regarda sans réagir le professeur quitter précipitamment la salle de classe pour jeter un coup d'½il dans le couloir.

-Très bien, fit-il en se raclant nerveusement la gorge.

Les élèves l'observaient en souriant, goguenards. Quelques uns se penchèrent les uns vers les autres pour échanger des commentaires, d'autres gloussèrent bêtement.

-Veuillez vous lever, dans le calme... Merci, ajouta-t-il au milieu des raclements de chaises, le bruit de sa voix presque entièrement couvert par le vacarme de la sonnerie.

Die se leva en attrapant discrètement son sac de cours, profitant de la confusion générale et de l'incapacité notoire de son professeur à se faire respecter pour se glisser parmi les autres élèves sans se faire remarquer.

-Avancez dans le couloir... En ligne et sans courir...

Les éclats de voix couvraient à présent les ordres des différents professeurs ; c'était la première fois que Die voyait un exercice de préparation incendie se dérouler dans une telle ambiance. Les élèves échangeaient des paroles précipités, l'air inquiets ; il crut même distinguer quelqu'un annoncer qu'il ne s'agissait en réalité pas d'un simple exercice.

La sonnerie se faisait toujours aussi bruyante : elle lui perçait les tympans et l'agaçait profondément. La petite foule parvint enfin dans la cour du lycée : mais Die ne se trouvait pas parmi eux.
Sans que personne ne lui accorde aucune attention, il s'était glissé dans un autre couloir, et courait, le sourire aux lèvres, jusqu'aux casiers où ils rangeaient leurs chaussures. Rapidement, il y mit ses chaussons, identiques à ceux que portaient tous les autres élèves, et réintégra ses propres chaussures ; la minute suivante, il sortait de l'établissement, fier de son coup et soulagé comme si on l'avait libéré d'un grand poids. Il avait envie de courir, de rire et de marcher sans but, à l'infini.
Une longue route s'ouvrait à lui. Il ne savait pas d'où venait cet enthousiasme soudain... Peut-être simplement de cette fuite en avant, de cette escapade d'un univers qui n'était pas le sien.
Tout était si clair dans sa tête à présent...

D'un pas vif et léger, Die s'éloigna de son lycée, avec le sourire aux lèvres et, pétillant en lui, l'irrésistible envie de croquer dans la vie à pleines dents.
A peine quelques mètres plus loin, il fronça les sourcils en reconnaissant une silhouette au bout de la rue ; quelque part au fond de lui, il savait que cette personne ne lui était pas inconnue, mais était totalement incapable de lui donner un nom, jusqu'à ce qu'ils soient plus proches et que les traits du visage trouvent enfin un écho adéquat dans son esprit.

-Tiens, salut, fit-il avec surprise en s'arrêtant au niveau de son camarade. Tu es en retard ?
-Oui, mon vélo a crevé, il a fallu que je prenne le bus... Expliqua Shinya en lui souriant nerveusement.
-Tu n'as pas raté grand-chose...
-Les cours sont terminés ? S'étonna le jeune homme en avisant le sac à dos sur l'épaule de Die.
-Heu... Pas vraiment. Il y avait un exercice incendie, alors j'en ai profité pour m'esquiver...

Ils s'observèrent un court instant, hésitants sur la conduire à tenir, puis partagèrent un sourire.

-Je vois. Le mauvais garçon de la classe, en gros ! J'espère que tu seras plus empressé pour notre exposé !
-Bien sûr, moi et le cannibalisme, tu penses...! Plaisanta Die en réajustant la sangle de son sac sur son épaule.
-Au moins on a choisi un sujet original, le prof ne pourra pas nous accuser du contraire...
-Non, ça c'est certain.

Le soleil tapait fort malgré l'heure matinale. Tout autour d'eux, la rue était calme ; on distinguait au loin le brouhaha confus des élèves qui discutaient dans la cour de l'école, mais aucun passant ne venait troubler la quiétude des trottoirs.

-Tu vas en cours, là ? S'enquit tout à coup Die, prit d'une soudaine inspiration.
-C'était mon intention, en effet. Même si on ne peut pas dire que j'en crève d'envie...
-Si tu veux, on peut aller boire un verre quelque part. Cet exercice peut durer un moment... Tu pourrais revenir plus tard. On pourra mettre au point notre exposé, comme ça.

Die se sentait étonnamment mal à l'aise et maladroit face à son camarade.
Peut-être était-ce dû à la chaleur... Ou à son regard brûlant qui se posait sur lui, plus inquisiteur que n'importe quel autre. Die avait l'impression d'être passé aux rayons X, et serait volontiers revenu sur ses paroles.
Visiblement, sa bonne humeur inhabituelle le faisait agir autrement que par sa propre volonté.

-D'accord, acquiesça Shinya après un instant d'hésitation. Mais je te préviens tout de suite que je n'ai pas d'argent sur moi.
-C'est rien, je t'invite.
-Merci.

Die ne savait pas au juste ce qui lui avait pris de sortir une proposition pareille à un type qu'il ne connaissait même pas... Ce n'était pas du tout son genre, il aurait encore préféré rentrer chez Toshiya et se complaire dans sa tristesse en regardant le crayon de Kyo courir sur une feuille. Mais voilà... Il se sentait irrésistiblement attiré par Shinya. Rien de sexuel ; juste quelque chose de magnétique, peut-être dans son regard ou sa timidité, qui l'incitait à lui parler et essayer de mieux le connaître.

De toute façon, il avait d'autres chats à fouetter que s'occuper de sa vie amoureuse. Comme si sa relation ambiguë avec Kyo ne lui causait pas assez de problèmes comme ça... Il n'allait pas en plus en ajouter en commençant à fréquenter régulièrement quelqu'un, surtout une personne de sa classe.

Et puis peut-être que se faire d'autres amis pourrait être un symbole fort de la nouvelle vie qui s'ouvrait à lui...


~Boys don't cry~

~Boys don't cry~



Il y avait toujours eu une règle tacite entre Die et Kyo, et ce depuis qu'ils se connaissaient : ne jamais poser de questions sur les vies respectives de l'un et de l'autre. Toujours, attendre que l'autre ait envie de se confier avant de prononcer ne serait-ce qu'une seule parole qui pourrait faire allusion à quelque chose de réellement personnel.

Oui mais voilà ; c'était un mauvais jour. Kyo avait passé la journée à tourner en rond dans l'appartement à attendre un coup de fil qui, finalement, avait apporté une réponse négative à une maquette qu'il avait envoyée dans une maison de disque. Toute la journée, sans arrêt, comme un vieux disque rayé, il s'était martelé qu'il n'y avait pas de raisons pour que sa démo soit refusée, qu'il finirait par y arriver et qu'il rirait allègrement de ses doutes dans quelques heures, lorsque ce coup de fil de malheur mettrait fin à des jours d'interrogations stériles.
Alors forcément, lorsqu'au bout du combiné une voix inconnue et neutre lui avait annoncé que sa maquette n'intéressait pas les producteurs... Le ciel lui était tombé sur la tête. Il s'était assis à la table du salon, seul dans la pénombre grandissante, et avait bêtement fixé la fenêtre pendant plusieurs minutes avant qu'enfin, les mots tant redoutés se fassent un chemin dans son esprit.
Il avait alors éprouvé l'urgent besoin de parler à quelqu'un... N'importe qui, juste pour ne pas être seul à maudire le monde entier. Il lui fallait quelqu'un d'au moins aussi révolté que lui, quelqu'un en qui il pouvait avoir suffisamment confiance pour lui confier cette journée éreintante...
Die était un de ceux-là, et il n'était pas là. Il n'était pas là alors que les cours étaient terminés depuis longtemps, lui qui pourtant avait en quelques jours pris l'habitude de rentrer à l'appartement directement après la dernière sonnerie. Il n'était pas là quand Kyo avait besoin de lui, alors que le blond n'avait pas hésité à courir chez lui juste après un épisode plutôt humiliant.

Lorsque la porte de l'entrée s'ouvrit brusquement, sans sommation et accompagnée d'un rire étranglé immédiatement suivit d'un autre, Kyo bondit de sa chaise et, les bras croisés sur le torse et la tête haute, se posta froidement au seuil de la pièce.

-T'étais où ? Demanda-t-il immédiatement à Die lorsque ce dernier croisa son regard.
-J'ai fait un tour... Je te présente Kaoru, mon meilleur ami.

Ce disant, il s'avança et laissa entrer un autre jeune homme, plus petit et également brun, qui salua Kyo d'un sourire joyeux et d'un geste amical de la main.

-Il fait nuit, annonça froidement Kyo en ignorant délibérément l'intrusion du meilleur ami en question.
-Oui, et alors ? Rétorqua Die, agacé.
-J'avais besoin de toi cet après-midi !
-Désolé, tu ne m'en avais pas mis au courant.
-J'ai essayé de t'appeler toute la journée !
-Mon portable s'est déchargé.
-Tu aurais pu prévenir !
-Mon portable était déchargé ! Répéta Die, mais sur un ton beaucoup plus énervé.

Ils élevaient de plus en plus la voix, aussi Kaoru prit-il le soin de refermer discrètement la porte pour éviter que tout l'immeuble ne profite de leur dispute.

-Laisse cette putain de porte ouverte ! Cria Kyo, ulcéré qu'un inconnu, qui plus est le responsable de l'absence de Die, se permette de prendre des initiatives.

Sidéré, Kaoru se glaça sur place et ne trouva rien à répondre. Sous le choc, il conserva même la main sur la poignée et regarda Kyo avec la plus complète incompréhension.

-Mais qu'est-ce qui te prend de lui hurler dessus comme ça !? S'emporta Die.
-Il y a qu'il devrait laisser la porte ouverte, puisque de toute façon il ne restera pas !
-Ah oui, et pourquoi donc ?
-Parce qu'il n'a rien à faire ici, il n'habite pas avec nous !

Die se mordit les lèvres pour ne pas répondre, conscient que Kaoru n'avait pas franchement besoin de ça après ce qu'il lui avait confié cet après-midi.

-Putain mais merde, pesta-t-il à haute voix, incapable de se contenir totalement.
-Il faut que je te parle, reprit Kyo en tentant sans succès de contrôler le tremblement furieux de sa voix.
-C'est ça, tu m'appelleras quand tu seras de meilleure humeur, le rembarra Die. En attendant je rentre chez moi, je ne veux pas qu'on me mette un meurtre sur le dos !

Il rouvrit précipitamment la porte sans un regard à l'adresse du blond furieux à l'origine de cette soudaine décision, la tête battant d'une colère qui demandait à exploser depuis plusieurs jours. S'il se laissait aller une seule fois, il craignait d'avance le résultat...

-Bon... A plus, salua Kaoru lorsque Die sortit de l'appartement et commença bruyamment à dévaler les escaliers.
-C'est ça, grommela Kyo en lui tournant le dos.

Il tremblait de colère mais surtout, il se sentait incroyablement stupide. Leur amitié reposait sur un fil si ténu et fragile...
Se maudissant de toutes ses forces, Kyo frappa aveuglément en face de lui ; son visage se figea instantanément, son poing se crispa et le fracas caractéristique du verre brisé résonna terriblement à ses oreilles.
Immédiatement, comme s'il avait fallu ce court laps de temps à son esprit pour comprendre ce qui s'était passé, il sentit un léger filet de sang couler sur sa peau, et des pointes de verre fichées dans son poing.

Pourquoi alors la douleur était-elle totalement absente ?


~Boys don't cry~

~Boys don't cry~



-Qu'est-ce qui lui a pris ?
-J'en sais rien, il est con c'est tout ! Qu'est-ce que tu veux y faire !
-Arrête, il devait avoir une raison...

Die et Kaoru étaient assis autour de la table de la cuisine, une des dernières canettes de bière de la maison entre les mains.

-Kyo est juste un foutu colérique qui n'est pas capable de se retenir. Il n'avait pas à se soulager sur nous, et encore moins sur toi.
-Bah tu sais, après ce qui se passe chez moi, je ne suis plus à ça près...

Fataliste, Kaoru haussa les épaules et but une large gorgée de bière alors que Die relevait la tête et le fusillait du regard.

-Justement ! Tu en vois déjà assez comme ça tous les jours. Heureusement qu'on s'est croisés cet après midi, je suis sûr que sinon tu ne m'aurais jamais rien dit.
-Ça, tu n'en sauras jamais rien, le taquina son ami.
-C'est ça, fais moi croire ce que tu veux, je te connais bien.
-Au fait, c'était qui le type qui est parti à peine un quart d'heure après mon arrivée ?
-Un copain... Répondit vaguement Die.

Il se leva pour vider sa canette dans le lavabo, confusément agacé par les questions somme toute normales que lui posaient Kaoru.

-C'est nouveau ça, la dernière fois qu'on s'est vus tu n'avais aucun « copain » dans ta classe, dit remarquer ce dernier en dessinant des guillemets dans l'air.
-Il est nouveau.
-Alors tu lui as sauté dessus !
-T'es malade !

Die se retourna d'un bond, outré que son meilleur ami puisse penser une telle chose, mais ils éclatèrent de rire dès que leurs regards se rencontrèrent.
Finalement, il se passa la main dans les cheveux et haussa les épaules en s'appuyant contre le réfrigérateur, le visage tiré par une expression pensive.

-Il est différent des autres.
-C'est-à-dire...?
-J'en sais trop rien, ricana Die avant de se reprendre. J'ai l'impression qu'il est plus... Enfin, moins con que les autres.
-Tu veux dire qu'il est homo, c'est ça ? Tenta de décrypter Kaoru, les sourcils froncés.
-Non ! Souffla Die en levant les yeux au ciel.

Sa bisexualité ne lui posait aucun problème, et il ne s'était même pas posé la question de savoir s'il devait l'avouer à Kaoru. Le sujet s'était posé au détour d'une conversation des plus banales, il l'avait dit... Et Kaoru l'avait très bien accepté. A vrai dire, il arrivait à Die de penser que cela faisait plus plaisir à son meilleur ami qu'à lui-même ; c'était l'occasion pour son aîné d'enchaîner blagues graveleuses et sous-entendus salaces à tout bout de champ, sans que la gêne de mettre quelqu'un mal à l'aise ne l'effleure.

-C'est juste qu'il dégage quelque chose d'autre. Il a l'air moins con.
-Tu te répètes...
-C'est peut-être parce que c'est l'expression la mieux appropriée.
-Quoi qu'il en soit, tu devrais te pencher sur le cas, parce qu'il est drôlement canon.
-Oh.

Die expulsa le mot comme un boulet de canon, puis le répéta en contrôlant le tremblement rieur de sa voix. Son visage s'éclaira soudain, s'étirant en une expression amusée et interloquée.

-Tu essaies de me dire quelque chose ? Tu as une révélation à me faire ?
-Tu rigoles ou quoi ! Il faut bien un vrai mec entre nous...
-Kaoru, les gars hétéros ne remarquent pas un mec canon. Ils le traitent de tapette, au mieux.
-Tu deviens offensant Dee, gronda le brun.

Mais cela ne calma pas l'hilarité de l'autre, qui croisa de nouveau les bras et haussa les épaules.

-Très bien, si tu le dis.

Un rictus moqueur fusa entre ses lèvres à demi closes, mais Kaoru prit le parti de ne pas en tenir compte.

-Au fait, bien que ça n'ait absolument rien à voir... J'aurais voulu savoir si tu serais d'accord pour rester dormir ici cette nuit, reprit-il après s'être calmé.

Kaoru but la dernière gorgée de sa canette, et braqua sur son meilleur ami un regard inquisiteur.

-On a cours demain... Lui rappela-t-il tout en ayant parfaitement conscience de l'inutilité de la chose.
-J'en ai marre du lycée. Je crois que je vais laisser tomber, annonça Die avec insouciance.
-C'est pas sérieux...
-Au contraire. J'y pensais déjà depuis un moment, mais maintenant que plus personne ne peut m'empêcher de le faire...
-Si jamais tu prends cette décision, l'administration te demandera probablement une autorisation ou quelque chose du genre...
-J'imiterai la signature de ma mère. Ça fait des années que je signe les papiers à sa place... Elle ne faisait plus rien à la maison, tu sais.

Kaoru soupira lourdement, se leva de sa chaise et tendit sa canette vide à Die, qui la jeta pour lui dans la poubelle juste à côté.
Le jeune homme lui posa la main sur l'épaule et lui sourit amicalement.

-Tu fais comme tu le sens.
-Tu restes dormir ?

Die avait beau faire le malin, il n'en menait pas large, seul dans cette grande maison. Les derniers jours s'étaient écoulés dans un climat de sécurité, chez Toshiya : aucun souvenir pour faire émerger en lui des remords ou des interrogations.
Ici par contre c'était une autre histoire...
Alors ce soir, juste pour cette nuit, il voulait quelqu'un d'autre près de lui pour lui tenir compagnie. Quelqu'un avec qui jouer à la console toute la nuit et s'engueuler comme du poisson pourri, sans que cela n'ait aucune incidence sur leurs relations.

-D'accord, accepta Kaoru d'un hochement de tête. Mais surtout, surtout, tu ne cuisines pas !


~Boys don't cry~

~Boys don't cry~



Shinya jouait avec un bout de papier, le froissant du bout des doigts puis le dépliant doucement pour en lire les quelques lettres inscrites hâtivement juste avant une séparation imprévue.
D'un sourire, il se remémora cet après midi, la douceur du rire de son camarade, ses yeux perspicaces et la chaleur de sa voix.
Il n'aurait jamais pensé que la vie puisse à ce point couler dans le bon sens. Que tout aille pour le mieux aussi rapidement... Que déjà, après quelques semaines de cours à peine, il passe quelques heures à la terrasse d'un café avec Die et trouve ce fait aussi normal et logique que de parler à ses parents ou se lever le matin pour aller en cours.
C'était comme si tout s'était remis en place ; comme si le monde avait enfin retrouvé son sens. Il l'attendait depuis tellement longtemps... Avait fait tant de place pour lui dans ses rêves, ses pensées, chacun de ses soupirs et de ses interrogations, qu'il lui semblait tout connaître de lui sans avoir échangé avec lui plus de quelques mots concernant le plan personnel.

Shinya se leva de sa chaise, éteignit sa lampe de bureau et s'allongea sur son lit dans le noir. Il était trois heures du matin, et bientôt les stries du soleil matinal viendraient zébrer le ciel d'un noir d'encre dans lequel il s'était perdu durant plusieurs heures cette nuit.
C'était une habitude... S'asseoir à sa chaise, regarder dehors et oublier le temps qui passait. Tant de secondes et de minutes écoulées à ne rien faire d'autre que penser et s'extasier, élaborer des projets et créer en lui des conversations qui n'avaient jamais eu lieu, avec moult détails.

Le bout de papier crissait entre ses doigts, troublant le silence paisible de la nuit. Shinya n'avait toujours pas sommeil... Ses crises d'insomnie se faisaient de plus en plus régulières, et de moins en moins handicapantes. Certains se sentaient la nécessité de dormir neuf, dix heures par nuit ; Shinya, lui, se contentait de quelques heures de ci de là, quitte à sacrifier quelques instants de sa journée pour se reposer un moment.

Il fallait qu'il fasse quelque chose. Qu'il soit actif, qu'il ne laisse pas échapper cette chance immense qui lui tendait les bras pour la première fois depuis le début de sa vie. Jamais encore il n'avait eu une telle opportunité... Un tel coup de c½ur, qu'il devinait être réciproque.

Les mots tracés par le crayon illuminaient l'obscurité tant Shinya les connaissait sur le bout des doigts. Il pouvait deviner chaque courbe des lettres, les suivre du bout des doigts. Il s'était imprégné du contenu, des courtes phrases et des chiffres à jamais inscrits en lui.

Serrant ce bout de papier insignifiant contre son c½ur, Shinya ferma les yeux et, instinctivement, sa main libre tomba du lit et se tendit près du sol, tout près de la cachette de la seule amie qu'il avait jamais eue, celle qui avait fait sa fortune et qui encore aujourd'hui comblait ses nuits et ses jours.
Jusqu'à ce qu'il puisse avoir et posséder son nouveau joujou, il savait qu'elle serait là, fidèle et aimante.


~Boys don't cry~

~Boys don't cry~



Die et Kaoru s'étaient endormis tard dans la nuit, trop occupés à vider les dernières bouteilles d'alcool de la maison et s'abîmer les doigts sur les manettes de la console de jeu pour songer à se coucher et à dormir. Aussi le jour était-il levé depuis de nombreuses heures lorsque la sonnerie aigre du téléphone résonna à travers la maison transformée en capharnaüm. Elle mit de longues secondes à éveiller un écho en lui, le réveillant et le faisant ouvrir les yeux en grognant avec mauvaise humeur.

-Dee... Grouille-toi de répondre ou je t'enfonce de putain de téléphone là où je pense... Marmonna Kaoru, allongé juste à côté de lui, en enfouissant sa tête sous les oreillers.
-Tant de gentillesses dès le matin ! Je n'en demandais pas tant, rétorqua Die d'une voix encore rauque de sommeil.

Kaoru bougea lentement, resserrant la couverture autour de son corps pendant que l'autre s'asseyait difficilement sur le bord du lit, la tête lourde et battante à cause de la sonnerie qui s'égrenait toujours, insistante.

-Qu'est-ce que t'attends ! S'énerva subitement une voix étouffée venue de sous les oreillers.

Die lança un regard assassin à sa loque de meilleure ami, puis se dressa en position debout et courut, ou du moins marcha rapidement jusqu'au poste de téléphone en haut des escaliers.

-Allô ?

Il toussa pour s'éclaircir la voix et frissonna à cause de l'air frais qui soufflait sur ses jambes nues depuis la fenêtre ouverte du fond du couloir.

-Allô ! Répéta-t-il avec plus d'insistance, agacé par cette absence de réponse.
-Est-ce que je suis chez Die ?
-Oui. Vous êtes ?
-Désolé, j'ai oublié de me présenter... Je suis Shinya. De l'école.

Die chercha un court instant dans sa mémoire, les pensées encore brouillées par l'alcool et la courte nuit qu'il venait de passer, puis le jour se fit dans son esprit.

-Bien sûr, désolé. Je viens de me réveiller, je n'avais pas reconnu ta voix.
-Pas de problèmes. Je te dérange ou tu as un peu le temps de parler ?
-Et bien...

Die considéra très rapidement les choses, mettant en balance l'envie qu'il avait de mieux connaître Shinya et les douleurs musculaires qui se réveillaient à lui maintenant qu'il se tenait debout.

-Vas-y je t'écoute.
-Ça va sûrement te paraître bizarre...
-Voilà qui commence bien ! Plaisanta le brun, frottant son bras du plat de la main pour réchauffer ses veines.
-Commence pas à te foutre de moi, rit Shinya à l'autre bout de la ligne.
-Désolé. Vas-y, continue.
-Je repensais au début d'après midi qu'on a passé ensemble hier, et bon... C'était vraiment sympa d'avoir quelqu'un à qui parler dans cette classe de fous.
-Ah, tu trouves aussi ?
-Quoi donc ?
-Que c'est une classe de fous...
-J'ai envie de dire que c'est un euphémisme...

Die ricana nerveusement, incapable de réagir autrement à cause du brouillard épais qui obscurcissaient son cerveau.
Il entendit un éclat de voix au loin, et se retourna en sursaut avant de comprendre qu'il ne venait pas de derrière lui mais de beaucoup plus loin, à l'autre bout du fil.

-On m'appelle je vais devoir raccrocher.
-D'accord.
-On pourrait se voir bientôt ? En dehors des cours, je veux dire.
-Oui, bien sûr. Demain à quatre heures à la sortie, ça te va ?
-C'est parfait ! A demain.
-Salut, merci d'avoir appelé.

Die raccrocha dans un état second, encore sous l'emprise vaporeuse des brumes d'alcool. Une nausée lui souleva l'estomac mais il porta rapidement la main à sa bouche et se traîna péniblement jusqu'à sa chambre, où Kaoru ronflait comme un ours, et se glissa en gémissant sous les couvertures.
Le sourd ronflement de Kaoru s'interrompit soudainement, probablement troublé par le mouvement du matelas, et le jeune homme extirpa soudain sa tête de sous les oreillers pour darder un regard ensommeillé sur son meilleur ami.

-C'était qui ?
-Le type dont je t'ai parlé hier, Shinya.
-Tiens, tiens !

Tout à coup réveillé par cette révélation, le brun se hissa sur un coude et sourit à Die.

-C'était pour une proposition salace ?
-Bien sûr ! Il a fantasmé sur moi toute la nuit et voulait absolument me voir pour tout mettre en ½uvre dès aujourd'hui !

Sarcastique, Die prit un oreiller pour menacer Kaoru avec mais une soudaine faiblesse musculaire le dissuada de persévérer dans cette voie.

-Et toi évidemment, couille molle que tu es, je parie que tu as refusé .
-Pas du tout, une nuit de folie m'attend ce soir, sourit fièrement Die. La couille molle assure !

Ils éclatèrent ensemble de rire mais se reprirent rapidement, encore rendus sensibles par ce difficile lendemain de beuverie.

-Je le vois demain. Et contrairement à ce que tu penses, je n'ai aucune vue sur lui, éclaircit Die par souci de clarté.
-Je le sais, Dee. Maintenant si tu veux bien... Je pense que je vais tenter d'aller faire une douche.
-Bonne chance...

Kaoru se leva péniblement et sortit de la pièce en râlant ; resté seul, Die ferma les yeux et, faisant un instant abstraction de son c½ur qui battait puissamment dans sa tête, s'abandonna aux bras de Morphée pour une fin de nuit qui n'avait rien de réparatrice.


A suivre...
# Posté le dimanche 23 novembre 2008 09:12
Modifié le dimanche 23 novembre 2008 09:27

Boys don't cry - Chapitre 6

Boys don't cry - Chapitre 6
Dis-moi que ce n'est qu'un rêve... Qu'avec toi mes peurs s'apaiseront et que la vie enfin me sourira...
Mais tu es le seul à oser étirer tes lèvres comme il le faut, le seul à croire en moi, le seul à me réconforter et à me tenir la main.
Je t'aime parce que tu es ma chair et mon sang, mais aussi et surtout parce que si je t'ai donné la vie, tu m'as rendu la mienne. Peut importe mon enfer... Dès que je refais surface, même un court instant, je sais que tu es là et que je peux compter sur toi. Ne te sens jamais coupable de mes fautes, elles m'appartiennent totalement et n'ont rien à voir avec toi.
Certaines personnes sont faibles... D'autres, comme toi, pourraient supporter le poids du monde sur les épaules. C'est un don précieux et merveilleux, Dieu comme je te l'envie.
Dis-moi qu'un jour nos rêves deviendront réalité...
J'y crois toujours, intensément et de toutes mes forces, jusqu'à ce que ma main tremble et que mon corps réclame son dû, l'autre substance nécessaire à sa survie.
Je sais que tu sauras toujours t'en sortir quoi qu'il nous arrive, à toi ou à moi. Je te sais suffisamment fort et indépendant pour supporter tous les fardeaux, toutes les peines, toutes les décisions. Et c'est ça qui m'aide à tenir lorsque mon corps entier hurle de peur pour toi, pour ton avenir et l'image déplorable que je t'offre.
Tu ne liras jamais ces mots, ils sont scellés à jamais, mais j'espère qu'ils atteindront une partie occulte de ton esprit et qu'au fond tu toi, tu les devineras et y croira aussi fort que moi je crois en toi.



La lettre était là. Dans un tiroir du bureau de sa mère, enfoui sous des tas de vieux courriers échangés avec des amis dont il ignorait l'existence.
Die s'était assis sur le fauteuil, ses longs cheveux chatouillant son menton tremblotant. Il avait noté chaque rature, chaque lettre un peu plus hésitante que les autres, chaque faute... Il avait dépecé les mots de leur substance en espérant n'en retenir que l'aspect brut, mais la dimension sémantique prenait le pas sur tout le reste.
Il savait, au vu de l'écriture, que sa mère avait écrit ces mots juste avant une crise de manque. Les effets de la drogue commençaient à se dissiper, suffisamment pour qu'elle retrouve un minimum de conscience, mais étaient encore assez puissants pour que ses idées soient désorganisées et non développées.

Il aurait voulu ne jamais trouver cette lettre. L'ignorer jusqu'à la fin de ses jours. La brûler parmi d'autres papiers sans jamais en soupçonner le contenu.
Trop tard.

-Die ?

Une voix se fit entendre juste à côté et Die frotta précipitamment ses yeux qu'il sentait humides. A peine une seconde plus tard, il souriait chaleureusement à Shinya et l'invitait à rentrer tout en prenant soin de ramener la lettre vers lui pour empêcher que son ami ne soit tenté de jouer les curieux.

-J'ai fini d'écrire ma partie, tu veux bien y jeter un coup d'½il ?
-Ta partie...? Répéta-t-il, l'air un peu hagard.
-Oui. Tu te souviens qu'on travaille sur un exposé ? Ironisa l'adolescent faussement indigné, les mains sur les hanches,
-Désolé j'étais ailleurs, s'excusa le brun en se relevant.

Il enfouit prestement la feuille de papier dans sa poche et précéda Shinya dans l'étage, étonné de constater qu'il se sentait obligé de se tenir à la rampe d'escalier pour ne pas tomber.
Il percevait le regard inquisiteur et brûlant de son ami dans son dos, mais estima préférable de ne lui donner aucune explication sur son comportement. Il n'avait pas beaucoup fréquenté son camarade durant les dernières semaines mais il ressentait une gêne inconsidérée à chaque fois qu'ils abordaient un sujet un peu trop personnel. Sans doute était-ce à cause de la troublante perspicacité de Shinya, ou encore de sa trop sincère compassion à l'égard de chaque épisode de sa vie qu'il pouvait prendre la décision de lui raconter.
Les rares fois où ils avaient débordé des thèmes scolaires pour avoir une discussion plus profonde et plus intime, Shinya avait sourit et une réelle empathie se lisait dans ses yeux sombres.

Cela faisait trop mal, Die ne pouvait pas se le permettre. Il ne voulait pas qu'on le plaigne ou qu'on fasse semblant de le comprendre, il voulait simplement avancer et s'amuser... Passer à autre chose.

Il s'assit à son bureau sans un mot, l'esprit encore trouble, mais se concentra pour lire les notes prises par Shinya pendant qu'il était en bas, dans le bureau, à fouiller parmi les papiers de sa mère sans but précis.

-Alors ? Tu trouves comment ? S'enquit le jeune homme en se penchant par-dessus l'épaule de Die.

Les longs cheveux fins du rouquin coulaient jusque sur l'omoplate de Die et lui chatouillaient le cou. Mal à l'aise, le brun se décala discrètement et hocha la tête afin de lui montrer son approbation.

-C'est parfait, je n'aurais pas fait mieux. Je crois qu'on va avoir une bonne note !
-J'espère bien.

Die se releva et se mit à faire les cent pas dans la pièce, habité par une tension inhabituelle qui l'empêchait de tenir en place plus de quelques minutes d'affilée.

-Autant que tu sois au courant, je compte arrêter le lycée.
-Quoi ?

Presque choqué par la nouvelle, Shinya posa la main sur le dossier de la chaise de bureau et pencha la tête de côté, le regard fixé sur la silhouette en permanent mouvement de Die.

-Pourquoi ? Ajouta-t-il immédiatement.

Die haussa les épaules, le rouge aux joues.

-Je ne m'y sens plus à ma place.
-Mais tu as d'excellents résultats !
-Et alors ? A quoi ça me sert, tout ça ?
-Ils en disent quoi, tes parents ?
-Ils sont d'accord.

Au fond, on ne pouvait pas considérer cette réponse comme un mensonge ; à bien y réfléchir, il était impossible d'affirmer que sa mère y était opposée étant donné qu'elle n'était pas au courant. Qui ne dit mot consent... Quant à son père, il s'était fait la malle à sa naissance et ce n'était certainement pas maintenant que l'adolescent irait le chercher pour lui demander la permission.

-Et qu'est-ce que tu vas faire, si tu arrêtes les cours ?

Die s'immobilisa près de la fenêtre, se mordant les lèvres en cherchant la réponse adéquate.

-Je sais simplement ce que je ne veux pas faire, et les cours en font partie.

Shinya soupira et haussa les épaules, se détournant de Die pour ramasser les feuilles de son exposé sur le bureau et les ranger dans son sac.

-J'espère au moins que tu viendras pour l'exposé.
-Je ne vais pas te laisser seul avec un sujet pareil, plaisanta le brun en se tournant vers lui.

Il regarda en silence Shinya s'activer pour boucler ses affaires, puis lui adressa un sourire lorsque leurs regards se rencontrèrent. Son sac sur l'épaule, Shinya sembla hésiter un instant à ajouter quelque chose, mais se ravisa et baissa les yeux.

-Qui est-ce ? Interrogea-t-il en prenant une photographie sous verre posée sur le bureau.

Die s'approcha de lui et regarda par-dessus son épaule. Vaguement mal à l'aise, il lui prit le cadre des mains et le laissa pendre le long de son bras comme un poids mort.

-Mes parents avant ma naissance.
-Ils sont beaux.
-Merci pour eux.
- Où sont-ils, au fait ? Je ne les ai jamais vus.


Die n'hésita qu'un instant. Une étrange lassitude s'était emparée de lui, douce amère et à peine douloureuse. Il ressentait un curieux pincement au c½ur mais rien de plus.... Peut-être était-ce un signe.

-Partis, répondit-il avec un sourire mélancolique.

Il haussa les épaules et replaça le cadre à sa place. Cette photo traînait là depuis des années il n'y avait jamais réellement prêté attention. Elle ornait son bureau, exactement comme un bibelot ; jamais il n'avait essayé de lui accorder une signification ou une place particulière.
En vérité, il en était même arrivé à oublier qu'elle se trouvait là jusqu'à ce que Shinya la voie.

-Tous les deux ? S'étonna Shinya.
-Mon père a quitté le domicile familial à ma naissance, expliqua Die en croisant les bras sur son torse. Ma mère est partie il y a quelques semaines... Ce serait trop long à expliquer.
-Et tu... Tu vis seul ici ?

Shinya n'en revenait pas. C'était une situation à laquelle il était confronté pour la première fois...

-Exact.
-Tu fais comment pour manger, ou payer les factures...?
-Carnets de chèques et carte bancaire ! Je continue de recevoir les aides qu'elle percevait.

Pour moi, tout est exactement comme quand elle était là. Ou presque...

-Je suis désolé.
-Ne le sois pas. Je le vis très bien, moi.

Et le pire, c'est qu'il ne mentait pas. Bien sûr, il n'avait en aucun cas l'intention de se vanter de sa situation familiale, au contraire ; mais il n'avait pas envie de s'attarder sur le passé. Sa mère l'avait abandonné, il n'avait guère eu d'autre choix que celui de partir et la laisser dans ce taudis minable.

-Tu ne te sens pas trop seul, quand même ?
-Pas plus que quand elle était là. Et puis rends toi compte, j'ai la maison pour moi à n'importe quel moment de la journée ou de la nuit !
-Je vois, rit Shinya en se détendant. Tu en profites pour ramener du monde et faire ta vie, en gros.

Die voyait très bien ce que sous-entendait son ami, et c'est vrai qu'il aurait pu en profiter pour se lâcher sur les relations sexuelles et autres plaisirs que la vie familiale bridait jusqu'alors, mais ce n'était pas son genre. Et puis il n'en avait pas encore eu l'occasion, à vrai dire... S'il avait l'occasion de se laisser aller, peut-être alors en profiterait-il. Pour l'instant, la question ne se posait même pas.

-Pas vraiment.
-Allez, me dis pas que tu n'en profites pas pour ramener ici toutes ces filles qui te font de l'½il au lycée ! Le taquina Shinya en lui donnant une tape amicale sur le bras.
-Désolé de te décevoir ! Répondit Die sur le même ton.

Ils éclatèrent de rire et, tout en raccompagnant Shinya à la porte de la maison, Die ne put s'empêcher de remarquer à quel point c'était bon de s'entendre aussi bien avec quelqu'un d'autre que Kaoru. Il avait beau adorer son meilleur ami, parler avec d'autres personnes aussi librement lui procurait énormément de bien...

-La prochaine fois, je te ramènerais tout un camion de jolies filles et tu n'auras plus qu'à faire ton choix, conclut Shinya en sortant sur le perron.

L'air frais le surprit, il resserra le col de son manteau autour de son cou et commença à taper du pied par terre dans l'espoir de ramener un peu de chaleur dans ses jambes tout à coup glacées.

-Mêles-y des beaux mecs on ne sait jamais !

Shinya haussa les sourcils, surpris. Nullement gêné par cette soudaine révélation qu'il n'avait pas préparée mais qu'il ne regrettait pas, Die recula d'un pas comme pour se protéger de la brise fraîche qui soufflait dehors et appuya sa phrase d'un sourire carnassier auquel Shinya répondit par un éclat de rire.

-C'est une façon brutale de me l'annoncer, mais je suis touché que tu m'accordes cette confiance !
-ça ne te pose pas de problèmes ?
-Que tu sois bisexuel ? Non, répondit Shinya au hochement de tête du brun. Personnellement je n'ai même aucune attirance pour les filles, alors c'est dire si je suis bien placé pour te comprendre...!
-Aucune ?
-Aucune, confirma Shinya en souriant.

Il se frotta les bras pour se réchauffer encore, le sourire aux lèvres, et laissa échapper un rire nerveux à la vue de l'expression figée de Die.

-C'est quoi cette tête ? Tu n'as pas le droit de réagir comme ça alors que tu es presque dans la même situation que moi, le taquina-t-il gentiment.
-Excuse-moi...

Abasourdi, Die se passa la main dans les cheveux et secoua la tête comme pour se remettre les idées en place.
Bien sûr que c'était ridicule d'adopter cet air aussi surpris... N'empêche qu'il ne pouvait s'empêcher de penser à cette conversation avec Kaoru, quelque jour auparavant, où il lui avait juré sur les grands dieux qu'il n'avait aucune vue sur Shinya et que de toutes façons, son ami était hétéro.
Sans parler de cette attirance quasi magnétique qu'il ressentait envers lui depuis le début... Tout à coup, elle prenait une autre signification mais y penser lui procurait un étrange sentiment de peur, presque de l'adrénaline.

-Je ne m'y attendais pas. J'étais persuadé que tu étais hétéro...
-Surprise, rit le rouquin. Remarque, tu ne peux pas prétendre que tu n'avais aucun soupçon. Je n'ai pas exactement le profil type du coureur de jupons...
-C'est sûr, renchérit Die. Mais j'en sais rien... Je ne m'étais pas posé la question en fait.

Il sourit sans comprendre le figement soudain des traits de son vis-à-vis.

Au moins me voilà fixé... Pensa aussitôt Shinya, se forçant à sourire mais au fond réellement peiné par cette dernière phrase. Mais crois moi Die, ce n'est pas pour autant que tu ne vas plus m'avoir sur le dos.
Die n'avait peut-être pas de vues sur lui, mais Shinya avait toujours été très doué pour obtenir ce qu'il voulait, et cela n'était pas prêt de changer. Cela prendrait aussi longtemps qu'il le faudrait, mais il parviendrait à son but, il le savait.

-Tu viens au lycée demain ?
-Aucune idée. J'aviserai demain matin au moment précis où mon réveil sonnera...

Shinya eut une soudaine vision de Die allongé sous les couvertures mais secoua la tête pour la chasser immédiatement.

-Si tu te décides, viens à côté de moi pour une fois. Histoire que tes dernières heures au lycée ne se passent pas en solitaire...
-Ok.

Un ange passa, le vent s'arrêta de souffler et Shinya regarda autour de lui comme pour la première fois, ses yeux se posant alternativement sur la route goudronnée et les voitures proprement garées le long des trottoirs.

-Salut.

Il tourna les talons, le rouge aux joues et un sourire jusqu'aux oreilles sous le regard troublé et complètement perdu de Die, là, au seuil de chez lui.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



C'était tellement plus facile comme ça... Tellement moins compliqué pour tout le monde, à commencer par lui. Il s'était promis de ne jamais y toucher, promis de ne pas être aussi stupide que les autres et toujours mettre en avant sa force personnelle, se montrer plus résistant que tous les autres...

Mais voilà. Finalement, il était comme eux. Exactement comme eux, lâches et cédant à la facilité.

Il aurait tant aimé avoir le courage de résister, de refuser... Devenir quelqu'un, juste pour avoir réussit à dire « non ».

Au lieu de quoi, il s'était tu et avait hoché la tête. Il s'était vendu au diable une fois de plus, avait abandonné la propriété de son corps et, à présent, celle de son esprit et de sa vie.
Il savait très bien quelle erreur grossière il avait commise. Les grosses larmes formées de la frustration et de la colère qui coulaient lentement le long de ses joues montraient parfaitement à quel point il avait une conscience accrue de sa faute. Mais il n'avait pas pu s'en empêcher... C'était aussi simple que ça.
Il n'avait pas pu s'en empêcher.

La lumière des étoiles seule illuminait la chambre silencieuse, les ombres des arbres se dessinaient sur le mur d'en face en même temps que les phares des rares voitures balayaient la pièce d'éclairs lumineux incandescents et incendiaires. Un volet claquait à la fenêtre et grinçait régulièrement, battu par le souffle d'un vent glacial. Quelques éclats de voix brillaient au loin, rappels de la vie qui s'écoulait insensiblement au dehors, appartenant probablement à quelques joyeux fêtards qui voulaient prolonger ces instants de bonheur pour quelques minutes encore.

Pourquoi alors n'entendait-il plus rien ? Pourquoi ses oreilles se tendaient-elles vers un silence parfait, glacial et profond, si intense qu'il en devenait angoissant ?
Son c½ur et ses veines palpitaient d'une panique croissante, d'une peur trop lourde pour être supportée sans réaction. Brûlantes et douloureuses, les larmes accomplissaient leur devoir de catharsis et il serrait bravement les lèvres cependant que se dispersaient inéluctablement les derniers effets de la drogue douce qu'il avait acceptée quelques heures auparavant.

Le sommet de son crâne frottait contre la tête de lit mais il n'osait pas bouger, attendant la fin. Un frisson de froid parcouru son corps nu et sec, détendu grâce aux substances illicites qui coulaient dans ses veines ; il cligna des yeux et prit une nouvelle respiration, profonde et bien oxygénée, comme s'il replongeait en apnée.
Et, de fait, il cessa de respirer quelques secondes. Il bloqua son souffle au fond de sa gorge, les lèvres si serrées qu'elles en étaient invisibles, les yeux secs d'avoir trop pleuré.

Un nouveau coup de pilon fit se heurter violemment son crâne contre la tête de lit, il ferma les yeux et s'exhorta à la patience. C'était loin d'être la première fois... Mais ce soir, il détestait ça. Il n'arrivait à rien éprouver d'autre que du dégoût, alors que tant d'autres fois, il avait aimé ce qu'ils faisaient.

-Kyo...

Un râle de plaisir qui creva la chambre de la même façon qu'un coup de fusil. Le corps maigre et musclé de Toshiya au dessus de lui trembla, ses muscles se contractèrent et son pénis fouilla encore plus profondément en lui, à la recherche d'un trésor perdu.

Ses chairs s'écartèrent sous la pression de la verge puissante et obstinée en lui et soudain, ce fut tout. Le sperme de Toshiya jaillit en lui comme d'une source chaude et généreuse, l'emplissant entier d'un dégoût et d'une colère qui l'aveugla un bref instant.

Enfin, seul avec lui-même. Son corps lui appartenait de nouveau tout entier, plus personne pour lui en disputer la légitimité ou l'appartenance.
Kyo roula sur le flanc et s'assit sur le bord du lit, la tête vibrant d'une douleur sourde et l'estomac barbouillé. Sous ses pieds, le plancher était froid et hostile, il se drapa lentement dans un peignoir et sortit de la chambre à petits pas sans un mot, la respiration irrégulière et difficile de Toshiya résonnant avec une force inhabituelle, surtout après ces longues minutes passées sans rien entendre.

Il se rendit jusqu'à la chambre d'amis en traînant les pieds, l'esprit parfaitement vidée de toute pensée, totalement obnubilé et dirigé par la fatigue.

Installé pour la nuit sous ses draps froids et propres, Kyo ferma les yeux sans attendre, pressé d'oublier cette journée, et sombra peu après dans un sommeil réparateur.
Un sommeil sans rêves.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



-Allô ?
-Bonsoir.
-Die ! Quelle surprise. Je ne savais même pas que tu avais mon numéro.
-Kyo me l'avait donné quand j'étais encore chez toi. Au cas où.
-Et ce n'est pas lui que tu appelles ? Etrange.
-Je sais... Je ne comprends pas moi-même, pour tout te dire.
-J'espère que tu ne m'as pas encore un service à me demander. Je t'ai dit l'autre fois que c'était la première et dernière fois que je t'aidais à quelque chose et j'étais sérieux. Tu peux te montrer reconnaissant que je ne t'aie rien demandé en échange.
-Je m'en souviens parfaitement, ne t'en fais pas pour ça. J'appelais... Pour parler, en fait.
-Avec moi ? Plutôt étrange pour quelqu'un qui voulait que je ne lui adresse plus jamais la parole il y a à peine quelques semaines de ça.
-Beaucoup de choses ont changé depuis.
-Ouais, de l'eau a coulé sous les ponts comme on dit. Alors ? Que me vaut le plaisir de ton appel à... Une heure du matin ? Tu sais qu'on a cours demain ?
-J'arrête pas de penser à quelque chose qui m'est arrivé cet après midi. Alors je me suis dit... Puisque maintenant on peut dire qu'on s'entend plutôt bien... Ou en tous cas, qu'on se supporte... Que tu pourrais peut-être me donner un conseil.
-T'aider, en gros. Un nouveau service.
-Non, ça n'a rien à voir avec un service.

Silence.

-J'ai fait une erreur. Je vais appeler quelqu'un d'autre, désolé de t'avoir dérangé.
-Non c'est bon, je ne dormais pas de toutes façons. Parle, je t'écoute. Je ne te promets pas d'être de bon conseil... J'aurais essayé, au moins.
-Merci. En fait, il s'agit d'un garçon.
-Je vois. Le monde est petit...
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Toi, moi, Kyo, ce type dont tu parles... On dirait que tout le monde est attiré par les mecs en ce moment. Ça doit être une mode, non ?
-Peut-être. Ou alors, il s'agit juste d'une énorme coïncidence.
-Soit.
-Je ne pensais pas être attiré par ce garçon... Pas jusqu'à ce soir, en tous cas. Mais en fin d'après midi, il m'a dit qu'il était homo et depuis j'arrête pas d'y repenser... C'est comme si une porte s'ouvrait, tu vois ce que je veux dire ? Depuis le début, il m'intrigue. Je me suis rapproché de lui immédiatement alors que je ne parlais jamais à personne... Tout paraît tellement plus simple avec lui. Je peux lui parler de tout, il comprend. Il ne me juge pas.
-Bref, t'as envie de coucher avec lui, c'est ça ?
-Justement. Je ne sais pas si c'est ça ou... Ou de l'amitié.
-Il n'y a qu'une façon de le savoir, Die.
-Laquelle ?
-Ne fais pas le naïf, tu sais aussi bien que moi ce que c'est.

Nouveau silence.
Die se mord les lèvres et se frotte les yeux.

-Aller jusqu'au bout.
-Exactement. La totale. Si tu t'étais trompé, rien de grave : vous vous quittez en bons amis, rien ne vous empêche de vous revoir par la suite si les choses sont claires. Et s'il s'avère que tu avais réellement envie de le baiser, tu l'auras fait et tu pourras continuer si ça te plaît.
-Tout a l'air tellement plus simple quand tu le dis...
-Il faut souvent que quelqu'un d'autre nous ouvre les yeux sur nos propres pensées pour mieux les comprendre. Content d'avoir pu t'aider.
-Merci. Bonne nuit.
-C'est ça. Bonne nuit.

Le téléphone fut reposé sur son socle et Die s'allongea sur le canapé, une couverture sur lui.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



La main de Shinya courait à toute vitesse sur sa feuille, son poignet était même engourdi à force de prendre frénétiquement des notes, la faute à ce professeur qui ne pouvait s'empêcher d'enchaîner idée sur idée et ne sembla pas accorder la moindre pitié à ses étudiants.

Dans la salle de classe, outre le ronronnement de la voix monotone du professeur, on n'entendait que le grattement des mines de crayon sur le papier. C'était une atmosphère parfaitement studieuse, jusqu'à ce qu'un coup de tonnerre éclate au loin et les fasse tous sursauter : le c½ur battant, ils tournèrent instinctivement la tête vers la fenêtre et scrutèrent le ciel dans l'espoir d'apercevoir un éclair. Sans pitié pour leur curiosité, le professeur reprit le cours de son monologue mais Shinya laissa retomber son crayon, trop las pour continuer à prendre des notes.

Son menton enfouit dans la paume de sa main glacée, il porta son crayon à sa bouche et le mâchonna du bout des dents, les yeux dans le vide, bien au-delà de la fenêtre et de la ligne d'horizon bien sombre. La rumeur de la voix du professeur et du grattement des mines de crayon sur les papiers qu'on retournait régulièrement le berçait doucement, surtout si on considérait qu'il n'en était qu'à sa deuxième heure de cours.
Les gouttes de pluie martelaient violemment les vitres embuées. Au bout d'un long moment à fixer sans aucune pensée les longs sillons dessinés sur le carreau par la pluie qui coulait avec saccades sur le verre chaud, Shinya reposa son crayon mâchonné et marqua la cadence de ce rythme singulier, reproduisant discrètement leur martèlement sur sa table de cours.

Au beau milieu de ce duel presque musical qui n'engageait que lui et le temps, il sursauta en sentant son portable vibrer dans la poche de son pantalon, comme un rappel de la réalité qui l'arrachait à cette distraction nouvelle.
Jetant un rapide coup d'½il à son professeur pour vérifier qu'il ne regardait pas dans sa direction, Shinya consulta son téléphone et ouvrit le message qu'un numéro inconnu venait de lui envoyer.

J'ai pensé à toi toute la nuit. Viens chez moi après les cours. Tout commence ici...


Le message n'était pas signé, mais Shinya devinait l'identité de la personne qui venait de lui écrire ces mots. Un sourire éclatant lui mangea le visage, et ses yeux étincelant de plaisir et d'impatience se posèrent de nouveau sur les grosses gouttes de pluie qui s'étalaient sur le carreau.


Il n'avait même pas eu besoin de fournir un quelconque effort pour atteindre son but. Son destin convergeait vers son point culminant, et c'était si euphorisant qu'il ne savait pas encore comment il allait faire pour supporter d'attendre la fin des cours.

Tout commence ici.
# Posté le dimanche 23 novembre 2008 09:17
Modifié le dimanche 23 novembre 2008 09:28

Boys don't cry - Chapitre 7

Boys don't cry - Chapitre 7
La maison était anormalement silencieuse lorsque Die ouvrit les yeux après quelques minutes d'une sieste imprévue. Il se frotta les yeux avec le poing, grimaçant à cause d'un éclair qui venait de zébrer le ciel et, propageant son flash jusque dans la chambre parfaitement obscure, avait dessiné sur ses rétines un éclat beaucoup trop puissant pour quelqu'un qui venait tout juste de se rappeler à la conscience.

Die fronça les sourcils en se souvenant avoir laissé une lampe allumée dans la chambre pour compenser les volets fermés. De même, il se rappelait parfaitement que lorsqu'il s'était endormi, un cd tournait toujours dans sa chaîne hi-fi à présent silencieuse.
Un coup d'½il sur son radio réveil lui apprit la raison de cette obscurité et de ce silence angoissants : l'heure ne s'affichait plus en lettres lumineuses, ce qui signifiait que l'orage avait coupé l'électricité et qu'il allait devoir descendre à la cave et chercher le disjoncteur. A moins bien sûr que la panne ne soit généralisée au quartier, auquel cas il allait devoir prendre son mal en patience et attendre dans le noir que l'électricité se rétablisse d'elle-même, et ce durant un temps indéterminé.

Die soupira et jura à voix haute avant de se lever de son lit. Un soudain souffle d'air frais le fit frissonner des pieds à la tête aussi s'emmitoufla-t-il dans sa couverture avant de sortir de sa chambre à pas mesurés, les yeux plissés au possible afin de concentrer sa vision sur le peu qu'il voyait des meubles qui l'entouraient. Une fois dans le couloir, ses pieds nus caressés par les brins frais de la moquette, il se rendit compte qu'il y avait une solution beaucoup plus simple que de descendre à la cave pour savoir s'il s'agissait d'un caprice du disjoncteur ou de la saturation d'un fusible: il se traîna jusqu'au bout du couloir et se pencha légèrement sur la fenêtre, regardant d'un côté à l'autre de la rue pour scruter une à autre les fenêtres de chacune des maisons qui s'élevaient à portée de vue.

On avait beau n'être qu'en fin d'après midi, les rues étaient étrangement sombres à cause des énormes nuages noirs gorgés d'obscurité et de pluie qui s'accumulaient en nombre dans le ciel chargé d'éclairs et de grondements de tonnerre. La rumeur de l'orage formait comme un ronronnement dans le lointain, une litanie presque rassurante par rapport au calme et à l'aspect désert des rues dans le quartier. Un peu plus, et Die se serait cru seul au monde : aucune lumière ne se détachait des carreaux sombres et trempés de pluie dispersés au gré des façades de chacune des maisons le long de la rue.

Un soupir gonfla sa poitrine : il allait devoir attendre patiemment que le système électrique soit de nouveau fonctionnel avant de songer à utiliser un quelconque appareil.
Il serra un peu plus fort les pans de sa couverture autour de son corps et se traîna en haut des escaliers, qu'il descendit en s'agrippant à la rampe de peur de glisser à cause de la couverture dont il ne pouvait se défaire sous peine de mourir de froid dans la seconde. D'ailleurs, cette soudaine baisse de température n'était pas normale ; en temps ordinaire, même sans avoir besoin de la climatisation, la maison était suffisamment chaude pour que Die puisse sans souci s'y promener en tee-shirt.

Les marches craquèrent doucement sous son poids, la vieille maison semblait se réveiller dans la semi obscurité qui baignait les pièces, comme une brume noire que Die brisait sans complexe. Il connaissait chaque recoin de la maison comme s'il en avait été l'architecte : ils contenaient tous un souvenir spécifique, une sensation jamais oubliée, une émotion particulière qui faisaient partie de son histoire.
La couverture, trop longue, frottait contre le bois des marches et bruissait doucement dans le silence. On se serait presque cru en pleine nuit, alors qu'il n'était que l'heure de la sortie des cours.

Die parvint enfin dans la cuisine, où il fouilla les tiroirs à la recherche d'un lot de bougies qu'il se souvenait avoir achetées des mois auparavant, en prévision d'une panne comme celle-ci. Il De longues minutes s'écoulèrent, uniquement troublées dans leur étirement par le mugissement du vent là dehors, et par le fracas de la pluie sur les vitres. Parfois, un grondement de tonnerre déchirait l'atmosphère, inquiétant mais de plus en plus lointain.
Puis Die brandit victorieusement un lot de huit bougies, toutes de couleurs différentes ; dans la poche arrière de son jean, il sortit un briquet et se dirigea à pas lents vers le salon, entravé dans sa marche par la couverture dont il finit par se débarrasser.

Son pouce frotta la pierre du briquet, une longue flamme irisa les murs et y étira une longue ombre tremblotante avant de mourir sans un bruit sur la mèche de la première bougie.

Une fois ses huit bougies allumées et alignées en rang sur la table, Die s'assit sur une chaise, les yeux fixés sur les fines mèches embrasées et sur la cire qui se formait à la surface du combustible.
L'orage s'éloignait lentement, les éclairs avaient disparu de son champ de vision et du ciel, mais l'électricité ne revenait toujours pas. Dehors, la pluie commençait aussi à se calmer.

Die se faisait l'effet d'un zombie au milieu d'une maison désertée par la race humaine. Une silhouette assise sur une chaise, attendant la mort ou la délivrance, l'esprit vide de toute pensée digne de ce nom.
Pourquoi gaspillait-t-il à ce point son temps à ne penser qu'à des stupidités ? Il savait pourtant qu'il n'y avait pas de retour en arrière. Mais il ne parvenait à penser à rien. Rien qui puisse lui remonter le moral ou lui donner la sensation d'exister.

Il était simplement là, et il attendait au milieu du sifflement du vent à l'extérieur, du craquement du toit, de la rumeur incessante des gouttes de pluie martelant inlassablement chaque fenêtre.

Il était là et s'en sentait coupable.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



Shinya bravait le froid, le vent et la pluie, la tête baissée et sommairement protégé par un vieux parapluie qui menaçait de se retourner à chaque nouvel élan du vent. Ses jambes grêles battues à travers son pantalon par la pluie d'une violence insoupçonnées avançaient avec entrain à travers les rues, courant presque pour atteindre le plus vite possible la destination dont il avait déjà enregistré au plus profond de lui l'itinéraire malgré le nombre réduit de fois où il l'avait emprunté.

Son c½ur battait de plus en plus fort à mesure qu'il s'approchait de la bâtisse sombre et baignée par l'obscurité. Un sourire rayonnait sur ses lèvres pleines, atténuant peut-être un peu la violence de cet orage qui sévissait sur la ville et les alentours depuis de longues heures, de moins en moins menaçant mais toujours surprenant. Les gouttes de pluie creusaient la fatigue sur ses traits, dessinant sans aménité les contours d'un visage maigre et marqué par la vie qu'il menait depuis quelques années.

Mais Shinya avançait encore et toujours, guidé par une flamme incandescente qui brûlait inlassablement en lui, charriant l'énergie et l'espoir qui depuis toujours s'efforçaient de le maintenir debout envers et contre tout.

Plus besoin de rêver à présent... Ces heures qu'il avait si longtemps imaginées et élaborées dans le secret de son c½ur, il allait à présent les vivre.
Tant pis si elles devaient se révéler décevantes ou déconcertantes, si elles devaient tout remettre en question dans sa façon d'être et d'envisager la vie... Au moins il les aurait vécues, enfin.

Ce soir, le ciel se déchargeait à sa place d'un trop plein d'émotions et de désillusions.

Sa montre à cristaux liquides indiquait à présent seize heures. Les cours étaient finis depuis une demi-heure, Shinya avait dû prendre le bus pour venir jusqu'ici.
Tout semblait tellement normal qu'il aurait voulu prendre le temps de s'asseoir un moment, de se recentrer et de se calmer. Il craignait d'arriver survolté et si impatient qu'il allait tout gâcher...
Mais la pluie et le temps qui passait le pressaient de se dépêcher encore plus.

Enfin, la maison attendue se profila au coin d'une rue.
Une paix irréelle l'irrigua tout entier, flottant dans son sang et sa chair comme si elle avait toujours été là, prête, attendant son heure.

Shinya monta les marches du perron, une à une, prenant soin de ne pas glisser dessus ; il ferma son parapluie, totalement insensible aux gouttes qui coulaient le long de ses cheveux et terminaient leur course au creux de son cou.

Il appuya sur la sonnette et sourit avant même que la porte ne s'ouvre.

Comme un bon présage, il distinguait derrière les fenêtres les ombres torturées d'une dizaine de bougies.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



-Moi aussi j'ai pensé à toi toute la nuit.

Les premiers mots prononcés par Shinya lorsque la porte s'ouvrit auraient pu se perdre dans le vacarme de la tempête qui sifflait rageusement autour d'eux ; mais par miracle, ils parvinrent sans encombres aux oreilles de Die, frissonnant de froid dans son tee-shirt balloté par le vent et la pluie.

-Vite, entre !

Il tira Shinya par la manche, le visage crispé à cause des innombrables gouttelettes qui criblèrent sa peau comme des balles de revolver à l'instant même où, la porte ouverte, il se trouva offert aux éléments.

Le souffle d'air frais qui eut le temps de s'engouffrer dans la maison le peu de temps où la porte demeura ouverte sentait bon la pluie et la terre, l'herbe mouillée et la fraîcheur de la peau de Shinya.
Les deux adolescents se regardèrent, penauds, puis rirent de leur attitude.

- Donne-moi ton manteau, je vais te débarrasser.

En vrai gentleman, Die aida Shinya à ôter sa veste et lui prit son parapluie ; il les rangea près de l'escalier et lui indiqua où il pouvait mettre ses chaussures.

-Il fait froid ici, remarqua Shinya comme il se redressait et regardait autour de lui, étonné que les pièces soient aussi sombres.
-Je sais, je crois qu'une fenêtre est ouverte quelque part.
-Tu n'as pas l'air de beaucoup t'en inquiéter...
-Où que ce soit, ce n'est pas une pièce où j'ai l'habitude d'aller sinon je l'aurais vu. Au pire, j'aurais beaucoup d'eau à éponger demain.

Demain.
Il y avait tout l'après-midi, et toute la nuit avant de parvenir à ce point précis du temps qui s'étirait comme à l'infini devant eux.

Die eut un sourire espiègle puis tourna le dos à Shinya, se rendant sans plus de cérémonie dans le salon où la lueur des bougies constituait toujours l'unique éclairage. Ils s'assirent tous les deux autour de la table sans rien dire, les mots leur manquant pour exprimer leur anxiété et leur impatience.

-Alors ? Ta journée de cours s'est bien passée ?

Die se serait volontiers giflé pour avoir sorti une telle phrase, mais il était trop tard et au moins, elle avait l'avantage de lancer une conversation.

Shinya le dévisagea un instant, surpris, puis sourit et hocha la tête.

-Elle avait commencé comme toutes les autres, mais ça a finit par s'améliorer.
-Ah ?
-Grâce à ton sms.

L'éclat doré et rougeoyant de la flamme des bougies amorçait sur leurs visages des ombres inhabituelles, renforçant encore l'intensité de leurs regards et de leurs sourires.
Ils se fixèrent encore un court instant, hésitants quant à la manière d'aborder le sujet qui amenait pourtant Shinya ici.

-J'ai beaucoup hésité avant de te l'envoyer, avoua soudain Die en croisant les doigts sur la table boisée.
-Pourquoi ?
-Je craignais ta réaction. Beaucoup de gens m'auraient envoyé balader.
-Je suis différent.

Un nouveau sourire se forma sur les lèvres de Die. Il reconnaissait là l'expression qu'il avait utilisée pour décrire Shinya à Kaoru, quelques jours auparavant.

-Je sais. Je crois que c'est ce qui me plaît chez toi.
-Pas que ça j'espère... Plaisanta Shinya, un éclair malicieux traversant ses iris sombres.
-Non, pas que ça, souffla Die.

Leurs regards se nouèrent une énième fois, ouvrant comme une porte au fond d'eux, laissant libre court à leurs envies sans qu'elles soient entravées par une quelconque réticence ou hésitation.
Die savait qu'un autre jour, dans d'autres circonstances sûrement, les choses ne se seraient pas du tout passées comme ça. Il n'aurait pas contemplé avec fascination les lourdes mèches gorgées de pluie de Shinya, s'émerveillant presque de leur couleur miel à la lumière des bougies, pas plus qu'il n'aurait accordé une attention accrue au scintillement de ses yeux noirs et aux petites ridules que creusaient son sourire dans ses joues. Il se serait probablement tout simplement exprimé comme un adolescent ordinaire, ils auraient rapidement parlé de leurs attentes et de leurs envies, tout mis à plat afin d'être certains qu'il n'y ait pas de malentendu... Mais aujourd'hui, c'était différent. L'orage et la semi obscurité forcées le baignaient dans une autre ambiance, presque mystique celle là. Quelque part dans sa tête résonnaient les paroles de Toshiya, crues et réelles, mais il ne voulait pas les écouter.

-On monte ?

Tous deux savaient pourquoi Shinya était là ; il ne servait à rien de se perdre en discutions stériles et vides de sens, de s'enfoncer à chaque mot un peu plus loin dans la gêne qu'ils auraient pu ressentir et que, du reste, ils ressentaient légèrement.

Shinya darda un regard acéré sur Die et hocha la tête, se levant ensuite comme d'un bond à la suite du brun.

Sans un mot de plus ni un regard inutile, Die monta à l'étage, sa main traînant presque involontairement sur la rampe poussiéreuse et froide. Derrière lui, il percevait les craquements des marches que Shinya ne connaissait pas et dont chaque bruit le faisait sursauter, alors que pour une fois, elles restaient étonnamment silencieuses sous son propre poids.

Là haut, le froid était encore plus saisissant à l'étage qu'au rez-de-chaussée ; Die en fit l'expérience lorsque qu'en marchant jusqu'à sa chambre, il fut soudainement pris d'un grand frisson qui le fit trembler des pieds à la tête à cause de son tee-shirt encore humide à cause de sa brève incursion à l'extérieur quelques minutes plus tôt. Quelques pas après lui, les yeux baissés sur la moquette, Shinya frissonna à son tour malgré son pull-over en coton, notamment à cause des gouttes de pluie qui continuaient de couler de ses cheveux et créaient comme un filet glacé sur sa peau.

-Tu devrais peut-être aller voir quelle fenêtre n'est pas fermée, suggéra-t-il tout-à-trac. Il y a une chambre ouverte à l'autre bout du couloir... Ajouta-t-il en tournant la tête dans cette direction.

Die suivit son regard et soupira ; comme il aurait dû s'en douter, il s'agissait de la chambre de sa mère. Ce n'était pas étonnant si on considérait qu'elle avait tendance à la laisser entrouverte contre vents et marées pour lutter contre le phénomène de claustrophobie qui la prenait parfois entre deux injections.

-Laisse tomber, les courants d'airs finiront par fermer la porte.

La voix du brun claqua comme un coup de fouet, sentence irrévocable à l'égard d'une chambre visiblement condamnée. Surpris mais peu intéressé, Shinya préféra ne rien ajouter et le suivit dans sa chambre, les jambes presque flageolantes d'émotion tant il avait du mal à croire qu'il était arrivé aussi facilement à son but.

La pièce était parfaitement obscure à cause des volets fermés, et froide à cause de cette atmosphère glacée qui régnait en maître dans le couloir et les autres pièces de la maison. Planté au seuil de la chambre, en face du lit et à côté d'un bureau rudimentaire, Shinya ne s'intéressa à rien d'autre qu'à ces draps défaits et à ce matelas qui portait encore l'empreinte du corps de Die. Il lui semblait qu'ils lui tendaient les bras, et qu'il ne tenait qu'à lui de refuser ou d'accepter leur appel muet.

Le sourire aux lèvres, il se tourna vers Die, qui venait de refermer doucement la porte derrière lui. Dans l'obscurité soudaine, il ne distingua plus rien, ni contours de meubles ni silhouette humaine ; un court instant, il craignit que son ami ne se soit amusé à ses dépends et qu'il soit en vérité seul dans cette pièce sombre et glacé. Son être palpita d'une panique aussi violente que subite, qu'il ne parvint pas à réfréner : il allait appeler Die d'une voix fluette lorsque des mains se refermèrent autour de ses bras, l'empoignant durement mais fermement.

Son souffle se bloqua au fond de sa gorge tant ce contact inattendu lui fit un effet monstrueux.

-C'est sombre... Murmura-t-il d'une voix étranglée, incapable de penser à autre chose qu'à cette obscurité et au fait qu'il ne pourrait pas voir Die s'ils n'ouvraient pas les volets.
-On n'a pas le choix, je te rappelle qu'il n'y a plus d'électricité.
-On pourrait ouvrir les volets, non ?
-Là tout de suite, ce n'était pas vraiment mon intention... Mais si tu y tiens.

Comme résigné, Die relâcha son étreinte et se dirigea vers les fenêtres mais immédiatement, la poigne de Shinya se referma autour de son poignet et sa voix désormais assurée résonna avec force dans la pièce silencieuse.

-Non.

Die recula de quelques pas, avisant l'endroit où il savait que se tenait Shinya, et l'enlaça par la taille. Ils demeurèrent quelques secondes parfaitement immobiles, encore tenus par le dernier rempart de timidité qui s'élevait entre eux puis Die glissa doucement ses mains sous le pull-over de Shinya.

La caresse de ses mains sur la peau de l'autre adolescent les fit tous deux réagir instantanément : ils se raidirent, comme paralysés par l'angoisse, alors qu'il ne s'agissait que d'un réflexe nerveux et que l'instant suivant, ils avançaient leurs lèvres l'une vers l'autre pour les mêler étroitement.

Ils n'eurent pas besoin de discuter ou de se mettre d'accord sur un quelconque consensus quant à la manière dont se dérouleraient ces ébats ; il ne serait jamais venu à l'idée de Die ne pas être dominant, de même qu'il leur apparaissait logique qu'avec sa frêle ossature et sa réserve naturelle, Shinya soit dans le rôle du dominé.

Leur baiser se prolongea encore un peu, plus intime encore que les mains de Die qui exploraient à présent le torse frémissant de son vis-à-vis. Les yeux grands ouverts dans l'obscurité, cherchant chacun à capter un éclat de regard ou de sourire chez l'autre, ils se regardaient sans se voir, se trouvant dans un contact physique alors que visuellement, il n'y avait rien d'autre que qu'un noir profond et total. C'était une sensation étrange, une expérience nouvelle qu'ils n'auraient pas pensé vivre, ou du moins pas ensemble. C'était comme se retrouver aveugle sans en avoir été prévenu au préalable... Toucher, ressentir, vibrer mais ne rien voir d'autre qu'une nuit tendre.

Ils se séparèrent au bout d'un long moment, la respiration saccadée et impatients de goûter à nouveau à ce fruit interdit qu'ils s'étaient offerts sans hésitation.

-Suis-moi, ordonna impérieusement Die en prenant Shinya par le poignet.

Il le guida lentement dans la pièce, l'amenant jusqu'au lit tout en tâtonnant autour de lui pour ne rien renverser ou cogner.

Shinya s'assit sur le matelas, les draps soyeux frissonnant sous ses longs doigts fins, le c½ur battant d'impatience et de désir.

-Qu'est-ce que tu fais ? Interrogea-t-il comme Die ne le rejoignait pas et demeurait silencieux.
-Deux secondes... Grogna l'adolescent.

Shinya tendit l'oreille et fronça les sourcils ; il commençait enfin à distinguer quelque chose dans l'obscurité mais, le temps que ses yeux s'habituent et qu'il puisse comprendre quoi que ce soit à ce qu'il voyait, Die lui prit les mains avant de le faire basculer en arrière sur le lit. Et lorsqu'il s'allongea à ses côtés, Shinya comprit ; durant ce court laps de temps, Die s'était déshabillé.

Il laissa l'adolescent lui ôter ses vêtements, la tête remplie de sable et les yeux clos comme pour mieux se recentrer sur lui-même.

Quelques minutes plus tard à peine, la folle farandole commençait et l'emportait loin, très loin...

Trop loin pour un quelconque espoir de retour.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~


La pluie s'était arrêtée depuis longtemps déjà lorsque Kyo sortit du grand bâtiment dans lequel il venait de passer une bonne partie de son après-midi. Balayant la rue timidement encombrée de piétons et de cyclistes, il remonta nerveusement le col de son manteau long jusqu'à sa bouche avant de s'engager sur un passage piéton, la tête rentrée dans les épaules et le visage chauffé à bloc par une couleur rouge intense dont il ne parvenait pas à se débarrasser.

Enfin, il y était arrivé. Des mois qu'il tentait d'approcher quelqu'un dans ce milieu, qu'il cherchait à se faire connaître, qu'il espérait tout en voyant ses espoirs déçus jour après jour... Et voilà qu'au bout de quelques longs mois passés dans une solitude croissante à gratter des feuilles de papiers sans trop savoir pour qui ni pour quoi il s'acharnait ainsi à tenter de percer dans un domaine qui visiblement ne voulait pas de lui.

Autour de lui, chaque bruit et couleur était étouffée par son soulagement et sa joie. Tout lui paraissait fade et inutile, il voulait juste goûter à sa joie en paix, simplement rester seul au milieu d'une pièce et tourner, tourner sur lui-même jusqu'à n'en plus pouvoir, repus de satisfaction et de bonheur jusqu'à la fin de ses jours.

Bien sûr il ne serait pas une star du jour au lendemain... Ce n'était même pas son ambition, par ailleurs. Tout ce qu'il voulait faire, tout ce qu'il savait faire se résumer à chanter avec son c½ur et ses tripes, donner tout ce qu'il avait jusqu'à se sentir encore plus mal après avoir chanté qu'avant, simplement pour pouvoir se dire « j'y suis ». Il voulait se faire mal, repousser les limites du possible et de l'imaginable, vivre comme un enfant devenu grand trop vite... Tout essayer, vite, avant que le temps ne le rattrape et ne l'happe dans son grand entonnoir.

Il lui avait pourtant semblé, dans ce minuscule bureau, qu'il n'y arriverait jamais. Que la personne en face de lui ferait la même réponse que toutes les autres. Qu'il devrait encore galérer et prier Toshiya de le garder encore un peu... Perdre chaque fois encore un peu de l'estime de lui-même parce qu'au fond, il avait beau essayer de se cacher derrière des faux semblants et des belles paroles, il se vendait pour avoir un toit et de quoi manger.
Mais c'était fini tout ça : bientôt, il allait pouvoir se débrouiller par lui-même. S'il l'avait pu, il se serait produit tout seul... C'était bien son ambition, au départ. Mais sa première production ne s'était pas suffisamment vendue et il n'avait plus rien d'autre que la valise avec laquelle il avait débarquée de Kyoto un beau matin.

Et puis tout à coup, un miracle s'était produit ; un sourire était apparu sur le visage peu avenant de son interlocuteur, et avaient suivit les mots tant attendus. « Ça marche pour nous. » Il s'agissait d'une petite maison de disques, pas une de ces grosses majors maîtres sur le marché de la musique ; Kyo n'en aurait pas voulu, de toutes manières. Il tenait à sa liberté de mouvement et de parole. Il ne voulait pas de censure et si on l'empêchait de faire quelque chose, il cherchait une autre action, encore pire et plus répréhensible.

Une brume sombre planait au dessus de la ville comme un nuage noir, un voile de deuil. La nuit commençait à tomber et, avec elle, le froid s'intensifiait. Kyo marchait rapidement, tant et si bien qu'il ne ressentait pas la baisse de température, mais ses doigts glacés en disaient long sur ce qu'il aurait enduré s'il n'était pas aussi euphorique.

Il prit le métro, profitant que ce soit l'heure creuse pour trouver un siège où s'asseoir, et enfonça des écouteurs dans ses oreilles. La tête appuyée contre la vitre, il ressentait dans son corps chaque vibration et roulement de roue de la machine. Elles formaient comme une toile de fond, des sensations apaisantes qui se mêlaient tellement bien avec la musique que c'en était effrayant.

Et puis comme dans un rêve décousu, sans qu'il ait conscience d'avoir effectué un seul geste dans ce but ou même avec cette arrière pensée, il se retrouva devant chez Die.
Debout, les pieds dans la boue formée sur la pelouse verte et grasse qui poussait allégrement de chaque côté de l'allée, il ôta les écouteurs de ses oreilles et observa attentivement la maison, à la recherche du moindre signe de vie.

Le vent sifflait dans les arbres et rabattait ses cheveux devant ses yeux, mais il demeura parfaitement immobile, tel une statue de marbre. A la grande fenêtre du rez-de-chaussée, il lui semblait distinguer la flamme tremblotante d'une bougie ; s'il ne se faisait pas d'idées, cette dernière ne devait plus éclairer grand-chose au vu du peu d'intensité qu'elle diffusait jusqu'à lui.
Les volets de l'étage étaient fermés et aucune lumière ne rougeoyait entre les interstices, pas plus d'ailleurs que dans les autres maisons du quartier ; surpris, Kyo se demanda si une panne de quartier n'avait pas été causée par l'orage.

Il ne pouvait quand même pas rester là indéfiniment, à attendre que la nuit tombe et qu'un voisin s'inquiète de sa présence sur cette pelouse. Il devait parler à Die, ne serait-ce que pour s'excuser de son comportement, quelques jours auparavant. Ce serait stupide de ne plus jamais s'adresser la parole à cause de cette erreur, de cet énervement injustifié mais incontrôlable...

Ses jambes le guidèrent aveuglément jusqu'au perron, où sa main se leva d'elle-même malgré le fourmillement violent de ses doigts et cogna contre la porte à plusieurs reprises.

Kyo se recula d'un pas et leva la tête vers les étages, son regard glissant des volets fermés jusqu'au ciel recouvert d'un épais velours de bleu nuit aussi profond qu'un ciel d'encre noire et piqueté par endroits de tâches dorées, trop lointaines pour être observées à leur juste valeur mais déjà magnifiques.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



-Bonsoir.

Kyo se composa un sourire de circonstance lorsque Die vint lui ouvrir, simplement vêtu d'un jean et d'un tee-shirt et les pieds nus sur le parquet du couloir. Il nota immédiatement les yeux ronds et l'expression de surprise qui se peignit sur le visage du brun, et se passa nerveusement la main dans les cheveux pour pallier son manque d'inspiration en matière de salutation.

-J'espère que je ne te dérange pas... Ne put-il s'empêcher d'ajouter comme Die ne disait toujours rien.

Le jeune homme secoua la tête comme s'il venait de se réveiller, et plongea ses yeux en Kyo comme s'il pouvait lire en lui, un sourire amusé flottant sur ses lèvres.
Un soudain courant d'air le fit frissonner, il se frotta le bras pour se réchauffer sommairement et sembla tout à coup réaliser qu'il devait dire quelque chose.

-Tu ne me dérange pas, le rassura-t-il. Tu veux entrer ?
-Merci.

Die s'effaça pour laisser Kyo entrer. La main crispée sur la poignée, il tourna légèrement la tête en direction des étages et des escaliers baignés d'une obscurité et d'un silence virginal.
Et pourtant là haut, Shinya dormait encore dans son lit, les cheveux étalés sur l'oreiller et le corps doucement soulevé par le rythme régulier de sa respiration...

Kyo fit quelques pas dans le couloir puis se retourna vers lui, les mains nerveusement enfoncées au plus profond de ses poches.

-Je tenais à m'excuser par rapport à l'autre jour... Quand je me suis énervé sans te donner de raisons. S'expliqua-t-il d'une voix étranglée, le regard torturé par la culpabilité.
-J'accepte tes excuses. Et puis de toute façon, c'était déjà oublié.

Ils se sourirent, Die actionna l'interrupteur au cas où l'électricité se serait rétablie sans qu'il s'en rende compte, mais aucune ampoule ne diffusa la lumière tant attendue.

-Tu veux boire quelque chose ?

Die sourit à Kyo et le précéda dans la cuisine mais une autre partie de son esprit commençait à paniquer à l'idée que Shinya descende voir ce qu'il faisait. Si jamais Kyo et Shinya se rencontraient, ça risquait de chauffer... Die se souvenait encore parfaitement des paroles prononcées par le blond le jour où il sa mère était partie, et ne tenait en aucun cas à ce que la situation ne s'envenime encore entre eux parce qu'il avait pris un peu de bon temps avec Shinya.

-Non merci, refusa Kyo d'un geste de la main. Je ne vais pas rester. En fait, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer.

Il adressa un Die un sourire radieux qui était plutôt inhabituel de sa part ; le brun fronça les sourcils et, ouvrant le réfrigérateur pour attraper une canette de bière, la pressa contre sa joue tout en sachant qu'elle ne serait pas forcément fraîche à cause de cette panne d'électricité qui durait déjà depuis quelques heures.

-Raconte ! Le pressa-t-il comme Kyo semblait ne pas vouloir lâcher tout de suite le morceau.
-J'avais rendez vous avec une petite maison de disques cet après midi, et ils vont me faire signer un contrat.
-C'est génial ! S'exclama sincèrement Die.

Il savait combien Kyo rêvait de faire de la chanson son métier, son ami lui en avait parlé sans arrêt quand ils étaient encore à Kyoto tous les deux.
Ils échangèrent un regard réjouit : Kyo s'était toujours promis que Die serait le premier prévenu lorsqu'il lui arriverait une aussi belle chose, et il était heureux de ne pas avoir faillit à cette promesse.

-Je suis vraiment heureux pour toi.
-Merci.

Il y eu un grand silence, comme une prise de respiration avant l'apnée. Leurs yeux se trouvèrent une fois de plus, comme cela leur était tant arrivé par le passé. Mais tant d'eau avait coulé sous les ponts depuis... Cinq années, qui les avait séparées autant qu'il était possible, mais qui pourtant ne semblaient porter aucun stigmate tandis qu'ils se tenaient debout l'un en face de l'autre, indifférents à ces journées et mois qui s'étaient écoulés depuis le départ de Die de Kyoto.

Quelque part au fond d'eux, une fenêtre sur le passé s'ouvrit délicatement, sans faire de bruit. Mû par un instinct jusqu'ici refoulé, Die s'avança vers Kyo et, pour la première fois de sa vie, s'autorisa un geste affectueux dans un contexte qui n'avait rien de sexuel ; il lui ouvrit grand les bras, un léger sourire creusant le coin de ses lèvres et éclairant d'une flamme dorée l'iris noir qui colorait ses pupilles.
Après un instant d'hésitation, Kyo accepta l'étreinte et ferma les yeux lorsqu'enfin, les bras de Die se refermèrent autour de son corps et le serrèrent doucement contre lui.


~ Boys don't cry ~

~ Boys don't cry ~



Shinya descendit les escaliers avec précaution, les mains contractées autour de la rampe d'escalier, craignant de glisser et de tomber sur les vieilles marches branlantes. L'absence de lumière rendait sa tâche particulièrement difficile, jusqu'à ce qu'il fut arrivé en bas de l'escalier ; et bien sûr, comme un fait exprès, ce fut ce moment que choisit l'électricité pour se rétablir dans la maison. Elle irrigua les conduits électriques en un sourd grondement, comme étouffé par l'épaisseur des murs, aussi invisible que le sang dans les veines mais tout autant concentré, puis grésilla au niveau des ampoules, et explosa tels des globes lumineux dans l'obscurité de la maison.

Soudain aveuglé par le lustre du couloir, Shinya porta la main à ses yeux et papillonna frénétiquement des paupières, incommodé par ce soudain afflux lumineux mais en même temps soulagé que la panne soit terminée.

Il s'avança d'un pas hésitant vers les pièces du fond; il n'osait pas appeler Die au cas où quelqu'un d'autre se trouverait avec lui, mais ne comptait pas non plus rester seul dans la chambre à se faire du mauvais sang à se demander pourquoi il était tout à coup abandonné dans le lit, alors qu'il s'était endormi comme dans un rêve, entouré des bras de Die autour de lui et baigné par sa chaleur.

Shinya avait revêtu ses vêtements par souci de politesse, mais il était pieds nus et le carrelage froid qui revêtait le sol le fit frissonner des pieds à la tête. Il se frotta les bras en jetant des coups d'½il légèrement inquiets autour de lui, puis distingua à travers la porte vitrée de la cuisine deux silhouette très floues, visiblement proches l'une de l'autre.

Sa mauvaise vue l'empêchait de mieux voir aussi s'approcha-t-il encore un peu, juste pour mieux voir, et aviser ensuite s'il devait tourner les talons ou pas.
Il ne s'était pas attendu à ça...

Shinya se figea devant la porte ouverte de la cuisine, le c½ur en miettes à cause de ce pauvre geste qui n'avait pourtant rien de répréhensible. Les yeux embués de larmes, il cligna des paupières pour repousser les sanglots qui menaçaient de couler à flot, puis serra les poings et les dents.

-Die ?

Sa voix s'éleva comme un couperet dans le silence de la cuisine. Die et Kyo se lâchèrent d'un bond, les traits aussi anxieux que s'ils avaient dû se sentir coupables de quelque chose.

Et c'est alors que la mâchoire de Kyo se décrocha... Que l'espace d'un court instant tout se vida de son sens le plus essentiel, la terre se retrouva sans dessus dessous et lui, au milieu, lutta pour ne pas perdre pied dans la réalité.

Tout se catapulta d'un coup en lui, asséna dans son estomac et son c½ur un choc aussi violent qu'une bonne droite bien expédiée.

Le souffle lui manqua, sa vue se brouilla...

Et il sombra.


A suivre...
# Posté le dimanche 23 novembre 2008 09:22