Les lumières et les bruits de la ville filaient derrière les vitres à toute vitesse. Les yeux tournés vers l'obscurité du ciel, la joue appuyée contre le carreau froid de la voiture et les oreilles assaillies par une musique inconnue, Die semblait plongé dans un autre monde.
N'obtenant pas de réponse à la question qu'il venait de poser, Kaoru tourna brièvement la tête vers lui, détachant son attention de la route un court instant, et fronça les sourcils.
-Tu m'écoutes ?
Soudain dérangé dans le cours de ses pensées par cette relance verbale à laquelle il ne s'attendait pas, Die sursauta et écarquilla les yeux.
-Désolé, j'étais en train de penser à autre chose. Qu'est-ce que tu disais ?
-Rien, laisse tomber, soupira Kaoru en reportant son regard sur la route aux éclairages semés à intervalles réguliers.
Die haussa les épaules et changea ses jambes de position sous le tableau de bord. Tout autour de lui, il sentait la voiture trembler pour fournir son effort. Etrangement, cette sensation l'apaisait.
Ils ne se parlèrent pas jusqu'à ce qu'ils soient arrivés devant chez Die. Le silence qui régnait entre eux semblait ne pas devoir être rompu. C'était une évidence qui les fit sourire lorsqu'ils se tournèrent l'un vers l'autre, Die la main sur la poignée de la portière, Kaoru les doigts détendus autour du levier de vitesses.
-Merci pour la sortie, fit Die en actionnant doucement la poignée.
Kaoru le gratifia d'un regard dubitatif accompagné d'un haussement de sourcils, puis secoua la tête.
-Arrête, je sais bien que ça a été un fiasco.
-Mais non... Le resto était super bon.
Les lèvres de Kaoru se retroussèrent légèrement ; ils échangèrent une ½illade significative et éclatèrent de rire presque malgré eux.
-Au moins on aura essayé, finit par déclarer Kaoru en faisant allusion à cette sortie ratée.
Die hocha la tête, conscient qu'il ne servirait à rien de faire croire à son meilleur ami qu'une soirée de ce genre aurait un jour l'occasion de se présenter à eux une nouvelle fois.
C'était la seule et l'unique, sa seule chance d'ouvrir la porte sur un monde désavoué et mystérieux auquel il n'accordait désormais plus la moindre importance.
-Bonne nuit, le salua-t-il en sortant vivement de la voiture.
-Toi aussi.
La portière claqua violemment, Die y avait mis trop de force sans même en avoir conscience.
Il faisait à présent face à la maison, frêle silhouette face à cet assemblage de briques si imposant qu'il lui semblait qu'il allait se faire gober.
Prenant sur lui pour ne pas s'enfuir en courant, Die traversa la rue sans prêter attention aux coups de klaxon de Kaoru, là derrière, qui le saluait à sa manière.
Les alentours étaient vides et silencieux, seule la lune éclairait l'allée qui menait à la porte. Il avança à pas pressés dans sa hâte de vérifier qu'aucune catastrophe ne s'était produite durant son absence, et fronça les sourcils lorsqu'il constata que la porte d'entrée était fermée à clés. Ce n'était absolument pas du genre de sa mère, elle ne pensait jamais à ce genre de choses ; et de son côté, il n'avait aucun souvenir d'avoir fait une telle chose.
A la fois étonné et inquiet, il fouilla dans ses poches pendant ce qui lui sembla durer une éternité, chaque nouvelle seconde paraissant courir à sa perte.
La porte s'ouvrit ensuite sans un bruit quand il la poussa doucement afin de ne pas réveiller sa mère au cas où elle serait restée dormir au rez-de-chaussée.
Il la referma derrière lui avec au moins autant de précautions, et avança à pas mesurés dans le hall, guettant une lumière, un murmure ou un cri.
Mais rien.
La maison était désespérément silencieuse, comme si elle cherchait à lui montrer que son absence n'avait eu aucune incidence sur le déroulement de la soirée... Comme s'il lui fallait avoir la preuve qu'il n'était rien.
Die se débarrassa de son manteau, de ses chaussures et de son sac dans le noir. Il n'osait pas actionner l'interrupteur au cas où sa mère serait en bas, et monta donc les escaliers dans l'obscurité la plus complète.
Son propre souffle résonnait à ses oreilles, aussi fort qu'un tambour. Il se savait ridicule à se faire du mauvais sang ainsi alors que rien n'indiquait qu'un problème était survenu ; néanmoins, soucieux de ne négliger aucun détail, le jeune homme préféra jeter un coup d'½il rapide dans la chambre de sa mère avant d'aller se coucher.
Il actionna la poignée avec mille précautions, se mordant les lèvres dans son effort, et plissant les yeux pour s'habituer à la nuit qui régnait en maître dans la pièce.
De longues secondes s'écoulèrent durant lesquelles il lui sembla plusieurs fois que son c½ur allait exploser dans sa poitrine tant il battait fort, mais à l'intérieur de la chambre, rien ne bougeait.
Enfin, il finit par parvenir à distinguer quelques ombres ; les meubles et le lit, et un renflement sous les couvertures indiquant qu'une personne y était allongée. Soulagé, Die s'apprêtait à aller se coucher lorsque ses pupilles accrochèrent l'éclat quasi indétectable d'une cendre encore chaude, qui brûlait sous le lit.
Il ne savait que trop bien ce que cela signifiait.
Sa mère ne dormait pas, et fumait en cachette quand il était rentré de sa soirée.
Tu m'avais promis... Ne put-il s'empêcher de lui reprocher mentalement.
Promis que tu avais arrêté ces conneries. -Maman ? L'appela-t-il doucement.
Elle bougea sous les draps, et se redressa lentement. Grâce à un rayon de lune filtrant à travers les volets mal fermés, Die put distinguer ses yeux, aux paupières plus lourdes que d'ordinaire.
Elle avait l'air stressée, et de grosses larmes avaient séchés sur ses joues.
-Maman... Souffla-t-il, empli de pitié pour elle.
-Je suis désolée, je m'inquiétais trop pour toi... J'avais peur qu'il te soit arrivé quelque chose... Qu'est-ce que je deviendrai sans toi ?
Elle baissa la tête et enfouit ses longues mains maigres dans ses cheveux dans un geste instinctif de protection qui déchira le c½ur de Die en deux.
-Tu n'as plus à t'inquiéter, je ne sortirai plus. Mais toi, tu dois aussi faire des efforts... Tu sais que tu ne t'en sortiras jamais si tu n'essaies pas de tenir bon.
-C'est trop dur ! Et puis tu n'avais pas à cacher ma drogue. Tout est de ta faute ! Cracha-t-elle soudain.
Ce brusque revirement d'humeur n'étonna pas Die, il y était tristement habitué. Faisant bonne figure devant l'hostilité de sa mère, il s'accroupit près d'elle et tira à lui le cendrier où se consumait encore le joint préparé à la hâte. L'odeur provoqua en lui un mouvement de recul, qu'il réprima tant bien que mal.
Sur le lit, sa mère sanglotait en silence, mais il ne pouvait rien faire pour elle. Il n'avait plus la force ni l'envie de la réconforter en la berçant de mensonges... Pas ce soir, en tous cas.
C'était trop.
Lentement, à reculons, presque à contrec½ur, il s'effaça dans l'obscurité, rasant les murs en évitant le regard accusateur et assassin de sa génitrice.
Le cendrier et son contenu finirent dans la poubelle de sa chambre et il se glissa sous les draps sans prendre la peine de se déshabiller, trop fatigué pour dépenser le peu d'énergie qui lui restait.
A peine sa tête eut-elle touchée l'oreiller qu'il sombrait dans un sommeil sans rêves, abandonné aux bras d'une nuit qu'il espérait la plus longue possible.
~Boys don't cry~
~Boys don't cry~
Malgré des traits tirés par la fatigue et un mal de crâne qui lui enserrait la tête comme un étau, Die se traînait péniblement jusqu'à la salle de cours. Ses paupières ne cessaient de papillonner rapidement, refusant de rester ouvertes plus de trois secondes à cause de la lumière trop crue ; en fin de compte, il avançait presque à l'aveuglette.
En s'installant à sa place derrière son bureau, il ne répondit que d'un murmure aux saluts de certains de ses camarades. Son cerveau ensablé refusait catégoriquement de carburer à plus de deux à l'heure, aussi se contenta-t-il de vagues hochements de têtes en réponse à leurs interrogations sur sa soirée de la veille.
Les yeux dans le vague et l'esprit ailleurs, il ne vit même pas qu'une silhouette élancée et malheureusement bien connue à présent s'asseyait sur le bureau à côté du sien, un large sourire malicieux éclairant son visage frais.
-Salut ! S'exclama-t-il volontairement.
Die lui lança un regard assassin et ne releva même pas son identité tant son mal de tête venait tout à coup de s'être accentué.
Une colonie de marteaux venait d'établir domicile dans son crâne, et il était bien décidé à les voir partir le plus vite possible...
C'est la dernière fois que je bois. Kaoru, tu vas m'entendre ! Rugit-il intérieurement tout en ayant parfaitement conscience qu'il était le seul fautif.
-Bonne fin de soirée, hier ?
Die daigna enfin lui accorder une attention plus vivace. Aussitôt qu'il l'eut reconnu, ses sourcils se froncèrent et il serra des poings, comme pour résister à la folle envie de lui coller une droite avant le début du cours.
-Barre toi, l'agressa-t-il sans se soucier d'être entendu de quiconque.
-Die, je suis sûr qu'on pourrait devenir amis.
-Plutôt crever !
-Tout de suite les grands mots...
Toshiya semblait au dessus de tous ces mots blessants. Le même sourire accroché aux lèvres, il l'observait d'un ½il curieux, et son apparente sincérité faillit presque désarmer Die.
-Toshiya, je ne sais pas ce que je t'ai fait, mais je te demande de me laisser tranquille. Définitivement.
-Tous ces gens m'ennuient... J'avais juste envie de faire connaissance avec toi.
-Je ne suis ni plus ni moins intéressant !
-Tes lundi matins ne sont pas du même avis...
-Mes lundi matin ne t'ont rien demandé et te prient d'aller te faire foutre.
Tremblant de fureur, Die détourna les yeux de peur de ne pouvoir se contrôler plus longtemps, tandis que Toshiya le contemplait d'un air mélancolique.
-Très bien, puisque tu le prends comme ça... Tant pis.
Sur ces paroles désolées, il se leva avec son sac et retourna s'asseoir à sa place habituelle, près du chauffage, où son groupe d'amis l'accueillit en grandes pompes, tapes dans le dos et échanges de mains à l'appui.
Die ne put s'empêcher de leur jeter un coup d'½il, leur enviant presque cette apparente décontraction, mais son attention fut rapidement détournée par l'entrée du professeur et d'un élève qu'il ne connaissait pas.
Ce dernier traversa la pièce à pas pressés, la tête rentrée dans les épaules pour se faire le plus discret possible, et s'assit non loin de Toshiya sans pour autant lever les yeux sur quiconque.
-Nous accueillons donc aujourd'hui un nouvel élève, intervint à ce moment là le professeur au milieu du brouhaha des conversations. Soyons donc gentils de lui faire visiter le lycée, et de l'aider à rattraper son retard.
Sans plus d'informations, il enchaîna sur le programme, et le cours commença comme si de rien n'était.
Comme si le monde ne venait pas de changer de face.
~Boys don't cry~
~Boys don't cry~
La bibliothèque était particulièrement calme ce midi là. Assis dans un fauteuil, un magazine étalé le plus possible devant ses yeux afin de masquer le sandwich qu'il mâchonnait malgré l'interdiction du règlement intérieur, Die attendait que l'heure passe.
C'était en apparence un midi comme un autre. Un de ces midi où le temps s'étirait au fil de ces minutes passées à ruser pour ne pas se faire attraper par la documentaliste, égayé par la lecture de quelques articles ou livres qui ne l'intéressaient pas mais qu'il venait consulter afin d'oublier sa solitude.
C'était un midi gris, où aucun sentiment ne venait s'intercaler entre les pages, parce qu'il n'était plus Die, mais un adolescent affamé et seul, sans autre souci que celui de finir son sandwich et ne pas se faire virer du local.
Après un peu plus d'une demi-heure de ce régime et alors que l'ennui commençait à se faire ressentir, un autre jeune homme fit irruption dans le local sous le regard attentif de la documentaliste.
-Bonjour, marmonna l'adolescent en lui adressant un vague signe de tête.
Il balaya l'espace d'un rapide coup d'½il et avisa la place libre la plus proche ; en face de Die, qui se serait bien passé de cette intrusion dans son monde bien rangé.
Le jeune homme se rendit soudain compte que le nouveau venu n'était autre que ce garçon qui était arrivé ce matin dans la classe. Il l'observa un court instant, agacé par sa seule présence, et se cala encore plus profondément dans son fauteuil pour mieux masquer son sandwich presque terminé.
L'autre s'installa le plus discrètement possible, mais c'était déjà trop pour Die qui s'était d'ores et déjà braqué. Il soupira, tourna nerveusement une page du magazine qu'il ne lisait plus que d'un ½il peu intéressé et jeta un nouveau regard en coin au jeune homme qui avait sorti un livre de poche de son sac et lisait d'un air concentré.
Curieux malgré lui, il pencha légèrement la tête pour voir le titre inscrit sur la tranche, mais les doigts de l'adolescent masquaient la plupart des kanji.
Au même moment, son vis-à-vis leva les yeux et leurs regards se rencontrèrent pour la première fois.
Mal à l'aise, Die esquissa un sourire gêné et détourna tout de suite les pupilles, ce qui n'était pourtant pas du tout son genre.
Il ne se sentait plus d'attaque pour rester ici... Trop de tension dans l'air.
Die se leva rapidement, dissimulant à la hâte son sandwich dans son sac, et rangea le magazine dans le bac à côté de son camarade.
-Excuse-moi...
Une voix inconnue s'éleva soudain juste à côté de lui ; il ne pouvait décemment pas l'ignorer et faire comme s'il n'avait rien entendu, aussi se tourna-t-il d'un air étonné vers le rouquin qui avait baissé son livre sur ses genoux et posait sur lui un regard déstabilisant de sérénité.
-Est-ce que tu sais à quelle heure reprennent les cours ?
-Quatorze heures.
-Pour toutes les classes ?
-Normalement. Sauf si un professeur est absent.
-Ok, très bien. Merci.
Le jeune homme lui adressa un léger sourire de remerciement auquel Die répondit obligeamment.
Avant même qu'il s'en rende compte, le brun était sorti de la bibliothèque et se dirigeait instinctivement vers la salle de classe.
Que lui arrivait-il ?
~Boys don't cry~
~Boys don't cry~
Et les semaines passèrent de nouveau. Longues, répétitives et angoissantes. Les jours se succédaient les uns après les autres dans un même ballet macabre dont les pas étaient orchestrés avec une laide majesté par une dépendance incontrôlable et incontrôlée.
Les regards se faisaient vides, les conversations creuses et sans but. Ou peut-être en avait-il toujours été ainsi ?
Les longs soirs de week end se firent plus durs encore que d'habitude.
Nuits interminables où l'enfant retenait sa mère prisonnière entre ses bras, la berçait lors de ses éternelles crises de larmes, et fermait les yeux sur l'obscurité en imaginant que le soleil brillait fort, au cas où tout ça n'ait été qu'un rêve.
Un long tunnel d'agonie sans fin, où nulle souffrance physique ne venait apaiser celle, encore plus insupportable, du psychisme.
Une mort lente mais programmée, lisible sur chacun des muscles presque apparents d'une silhouette fantomatique qui se traînait de pièce en pièce toute la journée, ayant depuis longtemps perdu l'envie de donner l'illusion de mener une vie normale.
Die sombrait, lentement mais sûrement. Il perdait le goût de tout, et en venait parfois à se laisser tenter par l'idée de, lui aussi, essayer autre chose. Vivre une autre vie dans un autre monde, celui farineux d'une poudre miraculeuse qu'aucun rêve ne pourrait lui rendre plus palpable.
Mais il lui suffisait de poser les yeux sur sa mère, de la voir esquisser un semblant de sourire en écartant péniblement ses lèvres écharnées, et la raison lui revenait, pesant aussi lourd dans sa tête qu'une boule de bowling.
Il ne parlait plus à personne, ne répondait plus aux saluts, encore moins aux questions. Seul Kaoru pouvait trouver grâce à ses yeux... Parfois.
C'était une de ces journées interminables. Un jour où le temps n'était ni bon ni mauvais, où le sommeil n'avait pas apaisé sa fatigue, et où la monotonie du contenu du cours l'empêchait d'avoir l'esprit tout à fait clair et prompt à la réflexion.
Die jouait nerveusement avec son crayon à papier, le menton enfoui dans la paume de sa main, et la tête tournée à intervalles réguliers vers l'extérieur. Sous la table, sa jambe s'agitait toute seule, réflexe dû au trop grand stress qu'il subissait quotidiennement dans la maison familiale.
Le cours avait commencé depuis un quart d'heure à présent. Die n'écoutait que d'une oreille distraite, guettant simplement l'instant où quelque chose d'intéressant le forcerait à sortir de ce marasme dans lequel il s'était enfoncé et le pousserait à prendre quelques notes sur le sujet, lorsqu'un mot capta plus particulièrement son attention... Puis deux... Pour enfin former une phrase qui le fit lever les yeux au ciel.
-Je vais vous demander de faire un exposé sur la seconde guerre mondiale, essayez de vous montrer créatifs je n'ai aucune envie de subir un exposé de vingt minutes sur les raisons de la guerre ou les camps de concentration. Un travail en duo, trio au maximum. Temps de parole égal, charge de travail égale... Je vous laisse trois semaines pour travailler, vous passerez tous au tableau alors préparez vous bien. Les trois quart d'heure qui arrivent seront consacrés à ce travail, constituez vos groupes et soumettez moi vos sujets à la fin de l'heure.
Un ange passa, durant lequel les élèves s'observèrent sans oser réagir ; la vie remonta à leur visage à l'instant où leur professeur s'assit derrière son bureau, et cessa de leur prêter attention pour compiler des feuilles couvertes d'écritures diverses et variées.
Die détestait ce genre d'initiative. Parler en public ne lui posait aucun problème, il n'était pas du genre timide... Mais cette fois, il devrait travailler avec quelqu'un.
Super.
Les rares personnes avec lesquelles il s'entendait à peu près bien, faisaient déjà partie d'un groupe, et il savait très bien qu'il serait le dernier sur la liste.
Si seulement Kaoru était là...
Résigné, l'adolescent se redressa sur sa chaise et, tout en s'étirant, se pencha ostensiblement en arrière.
Il n'avait pas vraiment d'autre solution.
-Salut... Commença-t-il en ramenant son corps dans une position plus confortable.
Le jeune homme assis au bureau juste derrière le sien lui répondit d'un sourire amical mais distant.
Il s'agissait du nouveau.
-Tu es seul ?
-Oui.
-Moi aussi. Ça ne te gênerait pas de faire équipe avec moi ?
-Pas de problèmes, accepta son camarade en haussant les épaules.
-Cool.
Comme c'était facile, de faire semblant. Il lui suffisait de penser à autre chose, de se replonger dans la vie qu'il menait cinq ans auparavant, à Kyoto et sans drogue, et le voilà qui recouvrait cette personnalité qui lui avait jadis collé à la peau, et qui avait une forte tendance à lui manquer à présent qu'il n'avait plus le temps ni l'envie de l'endosser.
Die fit pivoter sa chaise et reprit son crayon à papier afin de s'occuper les doigts.
-Si tu as une idée de sujet d'exposé, exprime toi... Commença-t-il pour dérider l'atmosphère.
-Je suis nul en exposés, désolé.
-Moi aussi, mentit effrontément le jeune homme.
Rituel immuable où chacun se déprécie pour ne pas se jauger, et prendre la mesure de la sympathie potentielle qu'ils pourraient éprouver l'un pour l'autre.
-Mais on a trois semaines, alors ça devrait être faisable.
-Bien sûr.
-En attendant, on doit lui rendre une idée à la fin de l'heure.
-Mh.
Pas d'animosité dans le regard du nouveau ; juste une froideur intrigante, un je-ne-sais-quoi de distance et de charisme qui faisaient toute la différence.
Immédiatement, Die ne put s'empêcher de faire le parallèle avec une autre personne. Quelqu'un qui avait compté énormément pour lui... Et continuait, malgré ce qu'il laissait croire, à compter.
Quelqu'un qu'il avait relégué parmi ses souvenirs jusqu'à encore quelques jours auparavant, parce qu'il valait mieux tirer un trait sur le passé et faire abstraction de toutes ces douleurs insupportables.
Kyo.
-Au fait, tu t'appelles...?
-Shinya Terachi.
-Ok, moi c'est Die Andou.
-Die ? Répéta Shinya en retroussant légèrement ses lèvres en un sourire timide, visiblement amusé par ce prénom pour le moins original.
-Enfin je m'appelle Daisuke mais tout le monde m'appelle Die. Alors je suis Die.
-D'accord.
De silences en tentatives de recherches de sujet, les minutes s'enfilèrent les unes après les autres jusqu'à former une heure presque complète. La sonnerie annonçant la fin du cours retentit dans tout l'établissement, Die reposa son crayon et contempla d'un air satisfait les quelques lignes de notes qu'il avait prises au fil de leur conversation.
-A plus, salua-t-il Shinya en fourrant pêle-mêle ses affaires dans son sac.
Sans un mot ou geste de plus, il s'éloigna en direction du bureau du professeur où il attendit patiemment son tour.
-T'étais pas obligé de partir comme un voleur, l'accusa gentiment Shinya en s'arrêtant à ses côtés.
Interloqué, Die le considéra un instant sans trouver ses mots, puis secoua la tête et rit doucement.
-Désolé, c'est une mauvaise habitude que j'ai prise.
-Y'a pas de mal. En fait je voulais juste te prévenir que je ne serais pas en cours la semaine prochaine. Donc pour travailler l'exposé, ce sera compliqué... Il faudrait qu'on puisse se voir en dehors.
Etonnant comme moins d'une heure passée ensemble avait délié la langue de Shinya...
-Il nous restera encore deux semaines, on aura largement le temps, rétorqua immédiatement Die.
Il n'était absolument pas question qu'ils se retrouvent chez lui pour travailler, l'idée était totalement exclue. Avec sa mère qui rôdait dans les parages, et les risques qu'elle profite de la présence de quelqu'un d'autre pour qu'elle se laisse aller à la provocation ou quoi que ce soit d'autre... Il en était absolument hors de question.
Shinya haussa les sourcils, et Die lut dans ses yeux qu'il avait parfaitement compris le sens de son refus.
-Très bien.
Guindé et droit comme un i, presque drapé dans sa dignité, Shinya s'éloigna d'un pas pressé, disparaissant comme une ombre dans le couloir noir de monde.
-Sujet ?
Brusquement détourné du cours de ses pensées, Die sursauta sans comprendre ce qui lui arrivait.
-Pardon ?
-Votre sujet, Andou. Et votre binôme, au passage.
- Oui, excusez-moi... Je suis avec Shinya Terachi. Nous avons choisi l'anthropophagie durant la seconde guerre mondiale.
Sans faire de commentaire mais haussant cependant des sourcils surpris, le professeur rapporta les paroles de Die sur une fiche, et le jeune homme sortit de la salle de cours, les doigts crispés autour de la lanière de son sac à dos.
~Boys don't cry~
~Boys don't cry~
Il faisait froid, mais Kyo ne sentait rien à force de tourner en rond comme un lion en cage. Mains dans les poches et regard fuyant à l'horizon, il attendait ainsi depuis de trop longues minutes.
Il avait longuement hésité avant de venir. Ces quelques semaines passées depuis la rencontre avec Die dans le bar n'avaient été emplies que par ses hésitations, ses doutes et ses réticences. Au lieu de vivre sa vie comme il en avait pris l'habitude, chacune de ses pensées avaient été dirigées vers cette maison.
Il était devenu carrément obsédé par l'idée de venir ici, revoir Die, lui parler, s'expliquer avec lui...
Chaque seconde ou presque était devenue un déchirement tant il savait à quel point il risquait d'être mal reçu en venant sans se faire annoncer.
Mais s'il n'avait pas franchi le pas, il l'aurait regretté toute sa vie et le restant de ses jours se serait écoulé avec cette interrogation, cet espoir... Ce qui se serait passé s'il était venu.
Alors me voilà, conclut mentalement Kyo en enfonçant un peu plus ses poings dans ses poches.
Le blond s'était préparé des heures durant pour savoir ce qu'il allait dire à Die lorsqu'ils se verraient. Un discours particulièrement élaboré reposait sagement dans un coin de son esprit, prêt à surgir au bon moment, mais il ne s'était pas attendu au soudain afflux de stress qui le submergea à l'instant où Die tourna le coin de la rue.
Il s'immobilisa sur place, paralysé par les regrets, et se sentit fondre sur place malgré le froid et le vent.
-Kyo ? L'appela Die depuis l'autre bout de la rue.
L'adolescent hocha simplement la tête, tous ses mots savamment préparés tout à coup envolés, partis en fumée.
Black out total.
-Qu'est-ce que tu fais ici ? Enchaîna le brun en arrivant à sa hauteur, la mâchoire barrée par une grimace mécontente, et les yeux étincelants d'un éclat dangereux.
-Je voulais juste qu'on parle, s'expliqua Kyo en s'efforçant tant bien que mal de tenir tête à Die.
-Il n'y a rien à dire...
-Dans ce cas là, laisse-moi prendre la parole et contente toi d'écouter.
-Je suis fatigué Kyo. Je veux juste rentrer chez moi, se défila Die.
Il dépassa son ami et emprunta d'un pas décidé l'allée qui s'étendait derrière le blond.
-Très bien, puisque c'est comme ça, tu ne me laisses pas le choix ! S'exclama ce dernier, la fureur bouillonnant dans ses veines anesthésiant chez lui tout sens commun.
Die se tourna vers lui sans comprendre, réajusta nerveusement la sangle de son sac sur son épaule, et croisa les bras sur sa poitrine, provocateur.
-Dépêche toi, je n'ai pas toute la soirée devant moi, ajouta-t-il avec un sourire ironique.
Il devait rentrer chez lui, et vite. On était vendredi... C'était toujours un jour critique. Le dernier jour avant le week end, les dernières doses de drogue, les dernières heures de calme avant la tempête de ces soixante-douze heures sans aucun répit.
Il n'avait franchement pas de temps à perdre en discutions creuses et stériles.
-Ne t'inquiètes pas, ça va être rapide ! Rétorqua Kyo en s'éloignant déjà d'un pas.
Son c½ur battait la chamade, mais il se devait d'aller au bout.
Une fois pour toute, se libérer de ce qui pesait tant sur son c½ur. Eclairer ses journées et oublier.
Enfin.
-Je t'ai aimé, Die. Pendant ces cinq années, si tu veux savoir. Tu n'étais pas là, tu te reconstruisais une vie ailleurs, tu m'enfouissais parmi tes souvenirs... Et moi j'étais amoureux de toi.
Abasourdi, le brun ne bougea pas un cil. Il demeura immobile, raide comme un piquet, sous le choc de cette confession inattendue dont il se serait bien passée.
-Ok.
Il hocha la tête, le cerveau embrumé et les pensées floutées comme à travers un filtre opaque, et ferma les yeux.
-Je... Je suis désolé. J'aurais aimé partager tes sentiments mais... commença-t-il maladroitement.
-Laisse tomber Die, je ne m'attendais pas à autre chose.
Mensonges...
Mais mieux valait garder la face. Conserver un semblant de dignité.
-Je voulais juste que tu le saches. J'avais besoin de te le dire pour passer à autre chose.
-Je comprends.
-J'espère qu'on pourra redevenir amis.
-Je ne peux rien te promettre.
Die jeta nerveusement un regard par-dessus son épaule, incapable de retenir plus longtemps ce réflexe qui n'échappa pas à Kyo.
-Bon, j'y vais. Tu connais mon numéro de portable, il n'a pas changé depuis toutes ces années. A plus, le salua ce dernier sans faire un seul geste.
-C'est ça.
Die tourna sans attendre le dos au blond, parfaitement conscient d'agir comme un vrai salaud mais dans l'incapacité totale de faire autrement.
Une fois à l'abri chez lui, les mains tremblantes et moites, il s'adossa contre la porte d'entrée, les yeux fermés.
Il frappa à plusieurs reprises le dos de sa tête contre la porte, se maudissant pour n'avoir pas sut réagir d'une meilleure façon, et maudissant Kyo pour lui porter de tels sentiments. Ils ne s'étaient rien promis, les choses avaient pourtant été claires dès le début entre eux... Jamais il n'aurait cru que leur courte aventure puisse porter à conséquences un jour ou l'autre.
Finalement, il abandonna ses affaires près du porte manteau et se dirigea vers la cuisine d'un pas lourd, aussi lourd que son c½ur et sa tête.
-Maman ? Appela-t-il à travers les pièces.
Son appel se répercuta entre les murs, tel un son de cloche sonnant dans le vide.
La peur et l'inquiétude se dessina soudain sur ses traits ; Il courut en un éclair à travers toute la maison, le souffle court et la tête battant d'une sourde angoisse.
-Maman ! Cria-t-il.
Aucune réponse ne recueillit ses craintes.
Ça y est.
C'était arrivé.
Un jour ou l'autre, fatalement, il devait en être ainsi... Mais Die aurait voulu pouvoir reculer l'échéance indéfiniment.
Il s'arrêta en haut des escaliers, les poumons sur le point d'éclater, et se donna un instant pour réfléchir sur la voie à suivre.
Il ne connaissait aucun lieu où se réunissaient les dealers, sa mère s'était contentée de le mettre en contact avec celui qui la fournissait lorsqu'elle se droguait encore en cachette.
Par contre, il connaissait quelqu'un qui pourrait l'aider...
Quelqu'un qui tenait à lui et serait probablement prêt à l'aider s'il le lui demandait.
Il se rua dans sa chambre, fouillant avec l'énergie du désespoir dans ses vieilles affaires, se creusant avec angoisse l'esprit pour se souvenir de l'endroit où il aurait pu mettre ce vieil agenda, jusqu'à ce qu'il sente sous ses doigts la couverture rigide et les spirales qui maintenaient les feuillets de ce vieux trésor.
Die tapa précipitamment le numéro, ses dents mordant violemment ses lèvres pour évacuer un minimum du stress immense qui l'habitait en cet instant.
Fébrile, il fit les cent pas dans sa chambre pendant que les sonneries s'égrenaient à son oreille.
Réponds... Putain réponds !! -Allô ?
-Kyo, il faut que tu m'aides, je t'en supplie !
-Die ?
-Ma mère a disparu, il faut absolument que tu m'aides à la retrouver... Je ne sais pas ce qui pourrait arriver...
Il lança un coup de poing rageur dans son lit, s'y assit puis se remit debout.
-Surtout, ne bouge pas, lui conseilla calmement Kyo. J'arrive tout de suite. Tu ne bouges pas, d'accord ? Répéta-t-il afin d'être certain que Die l'ait compris.
-C'est bon ! S'impatienta ce dernier. Dépêche-toi, ajouta-t-il d'une petite voix.
-Promis.
La conversation fut coupée et Die s'étala lamentablement sur son lit, les bras en croix.
Dépêche-toi... A suivre...